RUSSIE : DES VERITES ET DES FAITS

Notre collaborateur, P. de A., livre ci-dessous un argumentaire implacable dénonçant la gigantesque campagne de désinformation et de mensonges vis-à-vis de la Russie. Placée en position d'agressée, cette dernière est villipendée, condamnée, désignée comme agresseur. Le procédé, dérivé du principe de "déconstruction" mis en valeur - et à la mode - par feu Jacques Derrida, coqueluche des campus américains dans les années 80 et 90 du vingtième siècle. Notre analyste remet les pendules à l'heure de manière indiscutable, démontrant combien la Russie - sous la houlette de son remarquable président - fait preuve de retenue dans un dossier dont elle serait en droit de se réclamer pour obtenir justice par la force. Ce serait toutefois un piège dans lequel les Etats-Unis espèrent voir tomber Moscou, un piège que Vladimir Poutine évitera avec maestria.

I. Essentiel est ici l'argument historique :

- A partir du congrès de Vienne, les politiques des puissances germaniques (Prusse et Autriche d’abord, Allemagne et Autriche-Hongrie à leur suite) se sont aussi conjuguées avec la politique anglaise - qui, à certains égards, leur était antagoniste, pour refouler si ce n’est combattre la Russie. Au congrès de Berlin de 1878, l’Allemagne et le Royaume-Uni, qui avaient pourtant des intérêts distincts, humilièrent la Russie.

- En 1918-1919, la volonté des anciens adversaires qu’étaient les Anglais et les Français, d’une part, les Allemands, d’autre part, fut une volonté objectivement anticommuniste, si ce n’est antirusse. Le traité de Brest-Litovsk repoussait la Russie vers l’est, ce qui correspondait aussi à la stratégie des Occidentaux 1.

- L'histoire des années 1918 à 1939, soit 21 ans, fut caractérisée par la politique antisoviétique des Occidentaux, et ce ne sont pas les hésitations anglaises, mais les refus anglais (confortés par les Français et les Polonais 2) de renouveler l’alliance de 1914, qui motivèrent le pacte germano-soviétique. N’omettons pas la guerre d’Espagne, où, de facto, la France et l’Angleterre se placèrent dans le camp opposé à Staline.

- Durant l’entre-deux guerres, les Occidentaux n’eurent qu’une obsession : amener les Allemands et les Soviétiques à s’entretuer pour, ensuite, ramasser les morceaux. [Ce qui, d’une certaine façon, fut réalisé lors de la Seconde Guerre mondiale].

II. Argument depuis 1989 (la chute du Rideau de fer)

Pour établir ce qu’a pu constituer la /diminutio capitis/ 3 de la Russie, lorsqu’elle est passée de l’URSS à son état actuel, je souhaite la rapporter à la France pour mieux la faire comprendre à un lecteur français :

1. En superficie, la Russie, par rapport à l’URSS, a perdu environ le quart de son territoire (23,55 % en réalité). Dans le cas de la France métropolitaine, c’est comme si le pays était amputé (en superficie) des régions PACA, Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées et Poitou-Charentes.

- Ces républiques de l’URSS étaient aussi des régions abritant des ressources énergétiques, minérales et, notamment, agricoles, par exemple l’Ukraine, c’est-à-dire beaucoup de ressources naturelles.

2. En population, la Russie a perdu plus de la moitié de la population par rapport à l’URSS de 1991. Pour la France métropolitaine, qui a 63,9 millions d’habitants, c’est comme si elle passait du jour au lendemain à 31,7 millions, c’est-à-dire, pour avoir un point de comparaison avec un pays voisin, avoir 15 millions d’habitants de moins que l’Espagne.

[Je préfère donner cette comparaison que de dire que la France serait peuplée comme le Maroc ou l’Afghanistan, ce qui devrait moins parler à des Français].

- Il s’agit donc là d’une amputation considérable de surface et de population, sans comparaison possible même avec la perte de l’Alsace-Moselle par la France en 1871.

3. On regarde généralement la Russie comme un pays redoutable, compte tenu de sa superficie, de ses exploits militaires passés (contre Charles XII, contre Napoléon, contre Hitler), c’est-à-dire contre des adversaires qui, chaque fois, furent les premières puissances militaires de leur temps.

- Mais aussi contre les Turcs - même si la plupart des guerres des Russes contre les Ottomans eurent lieu alors que la Sublime Porte avait amorcé son déclin. Et, in fine, contre les redoutables Japonais, en 1939 et en 1945.

4. Mais, vu du côté russe, la perception est tout autre : en 1991, à la veille de disparaître, l’URSS comptait 293 millions d’habitants pour 22 millions de km². Dit comme ça, ça paraît imposant mais ça ne faisait jamais qu’une densité de 13,08 h/km². Rapporté à la France, c’est comme si nous avions à défendre le territoire national avec 7,2 millions d’habitants, soit la population de la Serbie.

5. Depuis la fin de l’URSS, la Russie, délestée des autres républiques fédérées, n’a plus que 146 millions d’habitants pour 17 millions de km², soit une densité de 8,51 h/km², c’est-à-dire encore moins ! Rapporté à la France, c’est comme si nous devions défendre le territoire national avec 4,7 millions d’habitants, soit un peu plus que la population de l’Irlande...

6. Il y a de quoi se sentir mal à l’aise, face à la population de la Chine, ou de l’Europe de l’ouest, ou même de pays voisins moins peuplés mais plus denses, comme la Turquie (76 millions d’habitants, c’est-à-dire plus de la moitié de la Russie, sur un pays 40 % plus grand que la France.)

7. Pour comprendre le sentiment que peuvent éprouver les Russes face à l'extension de l'OTAN, imaginons qu'en 1989, ce soit le communisme qui ait gagné : toute l'Europe de l'ouest (y compris donc les Iles britanniques) devient communiste et entre dans le pacte de Varsovie. Le Canada devient communiste et entre dans le pacte de Varsovie. Le Texas, l'Arizona, l'Oregon, le Maine, le New Hampshire, le Vermont se détachent des Etats-Unis et les trois derniers entrent dans le pacte de Varsovie et reçoivent des Migs sur leur territoire.

8. Autre élément à prendre en compte : les Etats-Unis ont des côtes ouvertes sur les deux océans les plus fréquentés du globe. Il n'y a absolument rien devant ces côtes : quand on part d'un port américain, on aboutit tout de suite en Europe. La Russie, en revanche, n'a que des mers "inutiles" :

- L'océan glacial arctique est vide, il n'y a aucune ville sur ses bords.

- Les côtes d'Extrême-Orient sont complètement coupées du coeur de la Russie par un espace plus grand que l'Atlantique.

- Les deux seules mers qui restent sont la Baltique et la mer Noire qu'on peut fermer avec deux vedettes et une vingtaine de torpilles. Depuis la disparition de l'URSS, la plupart des côtes de ces mers fermées sont passées à des pays hostiles à la Russie.

On se sentirait enfermé à moins...4

P. de A.

1. NDLR : C'est la stratégie appliquée aujourd'hui par les Etats-Unis. En découplant définitivement la Russie de l'Europe - les Européens, trahis par leurs élites et leurs dirigeants, se sont précipités la tête la première dans ce piège mortel - et en repoussant cette dernière hors du champ européen, Washington arrime pour un siècle au moins la civilisation européenne en lambeaux à l'anticivilisation d'outre-Atlantique.

2. NDLR : Les Polonais ont joué un rôle essentiel dans la dynamique ayant amené la deuxième guerre mondiale. Après avoir récupéré en toute légitimité les territoires volés à l'Allemagne par les traités de "paix" de 1918-19, Hitler s'est adressé aux autorités polonaises afin d'examiner ensemble le problème de Dantzig. Encouragés en sous-main par Londres, les dirigeants polonais ont refusé de discuter. Hitler a alors eu recours au seul argument qui lui restait : l'invasion. Ce que les Anglais espéraient - Churchill, Américain par sa mère, détestait les Allemands - et qui leur a servi de prétexte pour déclarer la guerre à l'Allemagne. La France a scandaleusement suivi quelques heures plus tard. Angleterre et France portent donc une responsabilité majeure dans le déclenchement d'un conflit meurtrier et qui aurait pu être évité.

3. NDLR : "Diminutio capitis" : privation du droit de cité. Autrement dit : amputation d'un territoire national qui devient propriété d'une autre nation, forçant les habitants à changer de nationalité.

4. Surtout que les Etats-Unis, tout en promettant de ne jamais inclure les anciens membres du Pacte de Varsovie dans l'OTAN, les ont inclus les uns après les autres. Au point qu'aujourd'hui, la menace de cette force unique d'agression qu'est l'OTAN est aux frontières de la Russie. Les Russes, après le coup d'Etat proaméricain en Ukraine, organisent leur défense. Poutine est un patriote soucieux de protéger son pays. Mais être patriote, en Occident, n'est admissible que pour les Etats-Unis et leurs vassaux. Un patriote russe (ou Venezuelien ou Chinois ou autre, c'est-à-dire refusant d'entrer dans le cercle dominé par Washington) est considéré comme une aberration à combattre à tout prix.

Crédit photographique : Iran French Radio.