PIETINER L'AMERIQUE

La mesure peut paraître un peu primaire, pour ne pas dire primitive. Symboliquement, toutefois, elle frappe par son à-propos.

De quoi s'agit-il ?

Un magasin de Moscou a pris l'initiative de mettre en guise de paillasson devant son entrée un drapeau étatsunien (ce bout de tissu à la fois prétentieux et de si mauvais goût). Les clients peuvent ainsi, en toute jubilation, essuyer leurs pieds sur cet emblême de l'agressivité, de la barbarie et de la brutalité.

Provocation bête, penseront les habituels thuriféraires du "Nouveau Monde", toujours prêts à s'agenouiller devant ce qu'ils considèrent comme le symbole de la modernité, de l'innovation et de la force. Les gros bras, aussi méprisables soient-ils, ont toujours attiré les médiocres et les envieux.

Personnellement, j'approuve sans restriction la mesure du magasin moscovite. Car enfin, n'est-il pas temps que les Etats-Unis, qui depuis le début du XIXe siècle, ne cessent de piétiner les llibertés, de cracher sur les souverainetés nationales, de massacrer les peuples qui résistent à leur soif de pillage et de sang, subissent eux aussi, fût-ce symboliquement, les salissures des autres ? Où qu'ils interviennent - et ce n'est, quoi que prétende leur propagande, jamais pour aider ou libérer -, ils sèment le chaos et la mort. Ce pays qu'il n'eût jamais fallu aider à exister, dont on eût dû écraser dans l'oeuf les velléités d'indépendance, a été et demeure la peste de la planète, son malheur, son chancre infectieux.

Les Ukrainiens en savent quelque chose.

Ne constituent-ils pas l'un des ultimes maillons dans la chaîne par laquelle l'OTAN encercle la Russie ? Le Project for A New American Century a clairement établi, en 2000, ce que devait être l'objectif des Etats-Unis : accentuer leur domination sur le monde, s'emparer de ses richesses où qu'elles se trouvent et à qui qu'elles appartiennent (Truman 1, dans ses Mémoires, le préconisait déjà), empêcher toute nation rivale de se dresser sur le chemin de leur conquête. Cet objectif, les Etats-Unis sont en train de le remplir en tous points avec la complicité absolue des nations-croupions européennes. Quelque nation se met-elle en tête de résister ? Elle se place sur le champ dans le collimateur de Washington et risque la destruction ou l'isolement fatal.

Deux nations surtout répondent aujourd'hui à ce critère : la Chine et la Russie. Avec les autres nations des BRICS, elles s'efforcent de construire un système économique et politique en dehors du système de la mondialisation contrôlé par les Etats-Unis. Pour ces derniers, elles doivent rentrer dans le rang et se soumettre. La Chine étant pour l'heure un trop gros morceau - spécialement sur le plan économique -, c'est la Russie qui subit les assauts les plus violents.

Poutine, grand patriote, refuse de céder et entend bien conserver à son pays son statut de grande puissance, d'indépendance et de souveraineté. Après avoir englobé dans l'OTAN tous les anciens pays du pacte de Varsovie (en dépit des promesses de ne pas le faire 2), Washington a opéré un coup d'Etat en Ukraine dont le but est de pousser la Russie à la faute. La faute, en l'occurrence, serait une invasion de l'Ukraine par les troupes russes. Devant tant de perfidie, pensera-t-on, les bonnes âmes intellectuelles et médiatiques finiront par s'exprimer et dénonceront Washington ? Non. Par une inversion logique, c'est Moscou que l'on accuse, l'agressé que l'on désigne à la vindicte tandis que l'on appuie l'agresseur - oser se défendre contre le prédateur étatsunien! Songez donc ! Quelle audace!

Alors, dans l'attente d'une guerre que les Yankees souhaitent, que l'on piétine et macule leur drapeau soulage, et soulage bien.

NOTE :

1. Truman, type même du puritain dangereux et glacé, est le président qui a donné l'ordre de lâcher les deux bombes atomiques sur deux villes innocentes, entièrement peuplées de civils, du Japon. Cela demeure l'un des gestes criminels les plus odieux de l'histoire. Aujourd'hui, les Etats-Unis détiennent le triste record d'être, sur le plan militaire, le plus grand pays massacreur de tous les temps, loin devant l'Allemagne nazie et même devant l'URSS.

2. Mais on sait ce que valent les promesses américaines.

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