ENTRETIEN VI

Réd. : Professeur Koltec, nous vous serions reconnaissants de bien vouloir opérer un rapide tour d’horizon de quelques uns des nombreux problèmes présents dans l’actualité mondiale. Nous sommes conscients, évidemment, de l’inconvénient majeur de cet exercice : ne pas pouvoir aller au fond des choses. Il nous paraît toutefois utile de les survoler parfois afin d’offrir à nos lecteurs une vision succincte, imparfaite mais dont la globalité permet une lecture instructive de la façon dont le monde évolue.

K. : Je me prêterai volontiers à cet exercice.

Réd. : Commençons, si vous le voulez bien, car c’est le premier sujet qui me vient à l’esprit, par l’évolution politique en Serbie, pays massacré par l’OTAN, dépouillé d’une partie de son territoire, remise aux mains d’une maffia albanophone avec la bénédiction des grandes âmes de la « communauté internationale ».

K. : Je crois que vous venez de fort bien résumer la situation. La Serbie est en effet un pays que l’Occident a massacré et dépouillé de son âme en même temps que de sa souveraineté et d’une portion importante de sa terre. Le gouvernement serbe et la plupart des partis politiques se sont alignés sur ce que veut l’Union européenne, avilissant du même coup le pays et insultant son peuple.

Réd. : Vous songez à la « gay pride », que le peuple refusait et qui a été imposée par les instances européennes ?

K. : Effectivement. L’Union européenne n’a plus à offrir, à l’heure actuelle, que des perspectives de déclin économique, de chômage massif, de précarité de vie et de travail pour 80 % des citoyens, condition nécessaire pour qu’elle puisse remplir le rôle fondamental qui lui a été attribué en réalité : enrichir les 20 % qui prospèrent sur la précarisation générale. Sur ces 20 %, entre 1 et 5 % bénéficient de revenus colossaux, que seuls les nababs de l’Inde et les grandes fortunes européennes du XIXe siècle accumulaient. Mais non contente d’exploiter ainsi les peuples dont elle est théoriquement le garant, la Commission européenne s’acharne à formater les esprits en opérant un véritable « viol idéologique ». Le mot est de Milos Jovanovic, le vice-président du Parti démocratique de Serbie, le seul qui soit véritablement serbe dans l’âme et qui s’oppose à l’Union européenne. En imposant la « gay pride », symbole de la décadence de l’Occident, défilé de laideurs kitsch et offense à l’esthétique, la Commission rappelle que la Serbie – mais avec elle tout pays mis au pas par les armées occidentales – n’est plus qu’un amas sans consistance qui se doit de modeler son avenir selon les critères qui lui sont dictés par Bruxelles. Le gouvernement et les partis serbes, à cet égard, se sont comportés comme des soumis, oubliant, dit Jovanovic, « qu’ils sont responsables devant le peuple serbe et non devant la Commission européenne ». Leur collaboration avec ce tribunal d’exception qu’est celui de La Haye est dans la logique de leur servilité globale.

Réd. : En ce qui concerne la « gay pride », le dogme veut, en Occident, qu’elle soit une manifestation de la dignité homosexuelle.

K. : C’est absurde. Elle constitue, au contraire, une moquerie qui humilie les homosexuels. Croyez-vous sincèrement que les homosexuels soucieux de vivre dignement leur différence se sentent soutenus par cette mascarade, qui les présente comme des « folles » décadentes, indécentes, agressives ? Croyez-vous que ceux qui attendent une sorte d’officialisation de leur couple afin qu’ils puissent « fonctionner » comme des couples normaux – je dis bien : normaux, pas hétérosexuels, ce qui ne veut rien dire – se réjouissent de l’étalage grotesque qui est fait sous l’œil goguenard ou choqué de millions de gens ? De même que le métissage est la forme la plus élaborée – et la plus sournoise – du racisme, puisqu’il manifeste un égal mépris pour toutes les races (ou spécificités ethniques, sources de richesse humaine et culturelle), la « gay pride » n’est que la mise en scène d’une obscénité sexuelle digne de notre époque de profond déclin.

Réd. : Vous parliez de l’Union européenne, dont le modèle économique est un échec relatif. A quoi l’attribuez-vous ?

K. : Vous avez raison de dire « relatif », car, en effet, c’est un échec pour la majorité des peuples, qui triment dans l’insécurité, la précarité, l’instabilité pour enrichir une minorité. Pour cette dernière, en revanche, l’Union est un immense succès. La preuve se lit tous les jours. D’un côté, un chômage des jeunes alarmant et scandaleux (un jeune sur quatre, en Italie, est chômeur !), des salaires dont la modicité ne permet souvent pas de vivre décemment (les travailleurs pauvres), des conditions d’existence – logement, santé, éducation, nourriture – au-dessous de la norme d’Etats civilisés ; de l’autre, un constat aux couleurs chatoyantes : Wall Street en route vers des sommets encore jamais atteints, les profits des banques en forme de record du monde, l’immobilier hors d’atteinte des classes moyennes, notamment dans les capitales et les grandes villes, mais payé de plus en plus cher par une oligarchie qui ne sait plus que faire de son argent, une corruption encore inédite dans les plus hautes sphères de l’Etat. D’un côté aussi, une majorité appelée à se serrer davantage la ceinture l’année prochaine ; de l’autre, une minorité qui n’a jamais autant sollicité le luxe : croisières, achats d’îles privées, investissements à Dubaï et ailleurs, dans des lieux à l’abri de la « populace ». D’un côté encore, des jeunes qui, à plus de 30 ans, ne peuvent envisager ni de se marier, ni de fonder une famille, ni d’acquérir un bien immobilier, faute d’un emploi stable, et dont l’avenir, par le fait, est hypothéqué ; de l’autre des fils et filles de familles qui n’ont que l’embarras du choix entre les positions offertes par papa et ses réseaux.

Réd. : La corruption, en Occident, est-elle comparable à celle qui, lit-on dans la presse occidentale, sévit en Russie, en Chine et en Amérique latine ?

K. : Largement. Le Congrès américain, par exemple, a été justement décrit comme « l’institution la plus corrompue du monde », car c’est ouvertement que les lobbies ont dépensé, en 2010, plus de 32 000 $ par jour de session et par personne pour acheter les votes des parlementaires 1. En France, la famille Sarkozy est en train de vider de leur substance les lois sociales pour en privatiser les institutions. Ainsi, la fusion de l’ANPE et de l’ASSEDIC, suggérée par le président (illégitime) de la République, a offert au groupe Malakoff-Médéric, dirigé par Guillaume Sarkozy, un marché gigantesque. Quand on sait que François Sarkozy, pédiatre recyclé dans l’industrie pharmaceutique (Bio Alliance Pharma), président d’AEC Partners, a bénéficié du plan Alzheimer qu’a lancé le gouvernement et qu’en arrière-plan se trouve le groupe Carlyle, dont le demi-frère de Nicolas Sarkozy, Olivier, est l’un des membres influents, on aura compris que la remarque d’un ancien responsable de la CIA, disant de George W. Bush et ses collaborateurs, que le gouvernement des Etats-Unis avait été remis à des gangsters, ne vaut pas que pour les Etats-Unis 2. On pourrait multiplier aisément les exemples. Je terminerai avec celui du président de la Commission européenne. José Manuel Barroso vient en effet d’exprimer son refus de tenir compte de la pétition de plus d’un million de citoyens de l’Union visant à instaurer un moratoire sur les OGM dans l’Union européenne. Le traité de Lisbonne (la constitution européenne avec une nouvelle façade) prévoit pourtant un droit d’initiative dès lors qu’au moins un million de personnes y apposent leur signature, mais monsieur Barroso, qui est très proche des milieux d’affaires et des groupes de pression économiques, n’a pas été réélu par ses pairs à la tête de la Commission pour assurer le bien commun des peuples d’Europe. Il l’a été pour servir les seuls intérêts des oligarchies européennes et mondiales. On comprend alors ce qu’il peut y avoir d’indécent et même d’obscène dans l’affirmation récente de Nicolas Sarkozy – alter ego, pour la France, de monsieur Barroso pour l’Europe - : « Je travaille pour l’intérêt général ».

Réd. : Pourquoi alors les peuples d’Europe ne s’insurgent-ils pas ?

K. : Pour au moins deux raisons. La première est que la puissance publique (police, armée, finances) est entièrement aux mains des oligarchies. Contrairement à Louis XVI, refusant de lancer des troupes contre ceux qui cherchaient à renverser le régime (ce qui l’aurait sauvé), afin de ne « pas faire couler le sang des Français », les dirigeants « démocratiques » n’hésiteraient pas à causer des millions de morts parmi les citoyens pour préserver le système. La seconde raison est encore plus importante. Pourquoi faire parler les armes quand l’arme la plus efficace, la propagande, marche à plein régime et donne des résultats inespérés ? Convaincre les populations de quoi que ce soit est si facile. L’exemple le plus proche de nous est celui de la Suisse. Le second objet du vote du 28 novembre était l’établissement d’une loi interdisant la concurrence fiscale entre cantons. Si la loi avait été acceptée, elle aurait touché entre 1 et 3 % de la population, les plus riches. Ceux-ci n’auraient plus eu intérêt à déposer leurs avoirs dans les cantons à basse imposition (essentiellement ceux de la Suisse centrale) et auraient donc fait profiter leur canton de domicile d’une manne fiscale qui doit être compensée par un matraquage fiscal des classes moyennes. Une campagne acharnée a été lancée par les partis qui soutiennent l’oligarchie, de même que par Economiesuisse, le lobby des grands patrons de l’économie. Des affiches délirantes – ainsi dans le canton de Fribourg – ont présenté le résultat d’un oui sous les traits d’un incendie titanesque ravageant tout sur son passage. La grande majorité de la population, impressionnée, a alors voté non. Les 1-3 % très riches ont dû sabler le champagne au soir de cette journée en riant aux éclats de la bêtise populaire.

Réd. : Une révolution n’est donc pas pour demain ?

K. : Cela me semble hautement improbable.

Réd. : Professeur Koltec, je vous remercie et vous souhaite d’excellentes Fêtes de fin d’Année tout de même.

1. http://www.opensecrets.org/news/

2. http://www.mediapart.fr/club/blog/jean-marie-charron/231110/les-4-freres-sarkozy