ENTRETIEN VII

Réd. : Professeur Koltec, nous avons récemment établi un bilan au terme de notre première année de présence sur le web. Notre président a, à cette occasion, répondu à quelques questions. Etes-vous prêt, vous aussi, à vous plier au même cérémonial ?

Prof. Koltec : Très volontiers.

Réd. : Ma première question portera donc sur le bilan du site de l’ASG. Comment jugez-vous le contenu de nos rubriques, la teneur de nos analyses, après une première année d’activité ?

K. : Ma première remarque portera tout d’abord sur une rubrique dont j’ai parlé déjà mais dont je tiens à souligner à la fois l’importance et la qualité : il s’agit des « Contextes géopolitiques » dans la partie intitulée « Documentation ». Votre président m’a communiqué les dernières statistiques concernant la curiosité des lecteurs. Il semble que s’ils sont très nombreux à lire les rubriques « Analyses d’actualité » et « Propos sur les médias », ils sont beaucoup moins nombreux à se plonger dans « Contextes géopolitiques ». Cette dernière rubrique est effectivement plus exigeante, mais elle éclaire de façon nette et instructive le socle sur lequel vous fondez vos analyses.

Réd. : Venons-en à présent, si vous le voulez bien, au contenu général de nos rubriques.

K. : Je regrette, personnellement, que vos difficultés financières vous obligent à diminuer votre activité. Les « Lettres mensuelles », notamment, qui permettaient des analyses plus détaillées, plus en profondeur, sur un thème particulier, manquent à présent. Je pense que votre président a raison lorsqu’il dit que les lecteurs sont très friands d’analyses géopolitiques, surtout lorsqu’elles sont objectives et non pas idéologiquement marquées, mais ils ne comprennent pas qu’une activité comme la vôtre a un coût. C’est assez caractéristique de notre époque : l’argent y est central, tout le monde veut en gagner le plus possible, mais lorsqu’il s’agit de payer un service rendu par d’autres, chose logique et juste, on s’y refuse, on détourne le regard. C’est dommage.

Cela dit, voici ce que je puis dire à propos de votre site. Globalement, il contient d’excellentes analyses, des analyses effectivement libres, qui se soucient comme d’une guigne du « politiquement correct », qui ne craignent pas de froisser. Le ton varie, c’est manifeste, selon les analystes. Certains sont plus froids que d’autres – ce qui convient parfaitement à un site géopolitique - ; d’autres laissent davantage transparaître leurs opinions personnelles. Si j’ose un conseil, c’est sur cet aspect-là que je modifierais quelque chose. Qu’un analyste ait des opinions, des sentiments, c’est naturel. Mais un certain détachement par rapport au sujet devrait être de mise. J’admets qu’une rubrique telle que « Coup de plume » sert de soupape et qu’elle est plaisante à lire, en même temps qu'instructive. Mais à part cette rubrique, les autres devraient demeurer plus strictes et éviter que perce le « ressenti » des analystes.

Globalement, encore une fois, je vote une excellente note à votre site et vous souhaite plein succès pour la suite.

Réd. : Prenons, si vous le permettez, un thème actuel : les révolutions arabes. Quelle est votre position ?

K. : Vos analyses dans ce domaine sont dans l’ensemble correctes et bien vues. L’idée, répandue par les médias, qu’il s’agit de mouvements spontanés que l’Occident est disposé à soutenir pour des raisons humanitaires et pour le bien des peuples arabes est évidemment de la pure propagande. Que la cause première de la révolte tunisienne, puis de celle de l’Egypte, soit un refus populaire de supporter davantage une situation oppressante est chose avérée. Mais il s’agit de voir ce qui se dissimule en dessous. Partout, en Tunisie, en Egypte, en Libye, au Bahreïn, au Yémen, en Syrie, il y a, à des degrés divers, un ras le bol et un désir. Le ras le bol est celui du chômage, de la corruption, du népotisme, de la précarité, des humiliations imposés par des dirigeants corrompus, en bout de course, dont les peuples ne veulent plus. Ras le bol également de la vassalité de leur pays (j’excepte ici la Libye, dans une assez grande mesure, et surtout la Syrie, qui, toutes deux, résistent aux pressions) envers l’Occident, envers les Etats-Unis en particulier. Enfin, il y a volonté de la part des peuples de maîtriser enfin leur destin, sans devoir subir des volontés étrangères.

Réd. : En Tunisie et en Egypte, donc, il y a bien eu révolte contre une situation donnée ?

K. : Oui. Le rejet des régimes pro-occidentaux y est évident. Comme en Europe, ces pays subissent une double oppression : celle de la vassalité envers les Etats-Unis et celle d’un système économique qui, davantage encore qu’en Occident, bénéficie à une toute petite minorité corrompue, une oligarchie, au détriment de l’ensemble de la population. Le problème est que les dirigeants corrompus, Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Egypte, ont peu de chance de laisser la place à des dirigeants patriotes, mus par leur désir d’avantager enfin l'ensemble de leurs compatriotes.

Réd. : Pour quelle raison ?

K. : Simplement parce que l’Occident ne le permettra pas. Déjà, en Egypte, l’armée, entièrement « pilotée » par les Etats-Unis, a pris en main la situation et dirigera la « révolution » dans la direction voulue par l’Occident. Le général Omar Souleiman, l'homme fort, a torturé pour la CIA et prend ses ordres à Washington. Quant à la Tunisie, il y a fort à parier qu’un même destin l’attend.

Réd. : Et l’Algérie, le Maroc, la Jordanie, le Yémen ?

K. : Leurs dirigeants se sont empressés de mettre en route des réformes pour éviter la contagion.

Réd. : A quoi rattacher la révolte libyenne dans ce contexte ?

K. : Si les mouvements « révolutionnaires » (ne donnons pas à ce terme un sens trop appuyé) tunisien et égyptien ont relativement surpris l’Occident (je dis bien « relativement »), les secousses libyennes et les remous en Syrie procèdent d’une volonté de l’Occident de saisir l’opportunité du mouvement d’ensemble pour, d’une part, briser l’élan des révoltes arabes (prélude à d’éventuelles velléités de construction d’un espace arabe souverain sur le modèle de l’espace transatlantique que les oligarchies cherchent à imposer à l’Europe), et, d’autre part, encadrer les processus revendicatifs en cours.

Réd. : Faut-il faire une distinction entre le cas libyen et le cas syrien ?

K. : D’une certaine manière, oui. Tous deux, cependant, constituent une exception géopolitique, dans le sens où, contrairement à la Tunisie et à l’Egypte, la Libye et la Syrie refusent la vassalité envers l’Occident. Il s’agit donc, pour les Etats-Unis et leurs vassaux privilégiés, les nations européennes, de faire tomber ces régimes rétifs et de les remplacer par des régimes du type tunisien et égyptien « redressés », c’est-à-dire rétablis dans leur pleine et entière vassalité.

Réd. : Comment s’est enclenchée l’affaire libyenne ?

K. : En Libye, comme dans les autres nations arabes, la population en a assez d’un dirigeant installé depuis trop longtemps, de surcroît imprévisible, fantasque, etc. Il n’en demeure pas moins que dans le même élan, une majeure partie de la population appuie Kadhafi car ils refusent la mainmise occidentale sur leur destin. La guerre (car il s’agit bien d’une guerre) contre la Libye a été soigneusement orchestrée depuis l'étranger. Dès octobre 2010, des rencontres ont eu lieu, à Tunis d’abord, puis à Paris, entre des représentants du gouvernement français et des transfuges libyens (Nouri Mesmari, chef du protocole de Kadhafi, en particulier). L’aide de la dissidence tunisienne a été acquise à ces premiers comploteurs (cf. la lettre confidentielle Maghreb Confidential, accessible sur internet). Ces rencontres ont abouti à la révolte de Benghazi, à l’issue (provisoire) de laquelle le gouvernement français a reconnu officiellement la dissidence libyenne en tant que représentante légale du peuple libyen, ce qui relève de la forfaiture la plus éminente.

Réd. : La volonté du président Sarkozy est-elle pour quelque chose dans cette évolution ?

K. : Je crois que l’on peut affirmer sans craindre de se tromper que Sarkozy, imitant son modèle, Bush, voulait sa guerre. D’abord pour des motifs de politique intérieure – c’est un homme qui est chargé d’appliquer des réformes qui nuisent à l’ensemble de la population française et qui, à la veille d’une nouvelle échéance « démocratique », éprouve le besoin de se faire à nouveau apprécier par un maximum de gogos -, ensuite par pure vanité. Là, il s’est fait aider par ces modèles de vanité que sont (après Kouchner) BHL et Juppé, ainsi que par Cameron et le cabinet britannique, les plus sûrs domestiques de Washington après Sarkozy lui-même.

Réd. : Des Arabes aident-ils les Occidentaux dans leurs projets ?

K. : Evidemment. Une partie du financement provient du Qatar, des Emirats arabes unis et d’Arabie saoudite, les dirigeants de cette dernière étant corrompus au-delà de ce qui est imaginable.

Réd. : Et la Syrie ?

K. : La Syrie est une "épine dans le pied" des Occidentaux, comme le dit l’expression anglaise. Le régime, en dépit des problèmes quotidiens d’une partie du peuple, est relativement modéré. Il est laïc et maintient un équilibre social acceptable. En revanche, il est n’est pas propice aux intérêts occidentaux. Il constitue donc une cible idéale, « l’homme arabe » à abattre. Le mouvement général de révolte a fourni l’occasion qu’attendaient les Etats-Unis et leurs vassaux depuis longtemps.

Réd. : Que sait-on de l’origine des troubles en Syrie ?

K. : Tout a commencé en 2008. Un organisme s’est mis en place, sous l’impulsion du prince Bandar bin Sultan, l’ancien ambassadeur d’Arabie saoudite à Washington, et Jeffrey Feltman, l’ancien ambassadeur des Etats-Unis au Liban, celui-là même qui fut chargé par la Maison Blanche de désigner la Syrie comme l’instigatrice de l’assassinat du premier ministre libanais Rafic Hariri (alors qu’il a été exécuté par le Mossad pour affaiblir la Syrie). Le projet de l’organisme est double : renverser le président Bachar al-Assad et diviser la Syrie (on retourne ici au début du XXe siècle). Le plan mis au point est d’ailleurs suivi à la lettre.

Réd. : Quel est-il ?

K. : D’abord, constituer puis animer de petits réseaux de mécontents dans le pays, chose aisée à faire. Puis, favoriser des rassemblements, même modestes, autour d’agitateurs, rassemblements filmés à l’aide de téléphones portables, dont les vidéos sont transmises aux médias occidentaux. On crée ainsi une impression de hargne générale contre le régime. Ensuite, faire attaquer ces rassemblements par des voyous que l’on fait passer pour des membres des forces de sécurité en civil. Là aussi, les scènes sont filmées et servent de moyen de propagande pour disqualifier le régime. Le fait de filmer mis à part, on retrouve ce vieux truc chaque fois que les Etats-Unis cherchent à renverser un régime, Cuba en 1898 ayant plus ou moins inauguré le mouvement.

Réd. : Il est exact que le scénario que vous décrivez, on peut l’observer chaque jour à la télévision et le lire dans les journaux occidentaux.

K. : Si cela ne suffit pas – car on en est là pour l’instant – la suite est d’ores et déjà prévue : organisation de troubles ethniques et religieux, dissensions dans l’armée, constitution d’un conseil politique appelé à être reconnu par les gouvernements occidentaux au premier signe de faiblesse du régime. L’ultime coup de pouce, comme pour la Libye, sera donné par l’OTAN, avec des frappes ciblées, peu importe les dégâts collatéraux.

Réd. : Y a-t-il une logistique importante à l’étranger ?

K. : Oui. Le Parti de la Réforme de Syrie, établi aux Etats-Unis, dirigé par Farid al-Ghabri, un homme d’affaires syrien, agit, en collaboration avec l’AIPAC, le lobby pro-israélien.

Réd. : Une fois tous les régimes alignés sur les Etats-Unis et l’Occident en général, quel sera l’avantage géopolitique, voire géostratégique pour les Américains ?

K. : La réponse est multiple. En premier lieu, les Etats-Unis et les pays de l’OTAN, leurs vassaux (je rappelle que Brzezinski les désigne ainsi), ressusciteront ainsi l’espace méditerranéen dont les Romains étaient jadis les maîtres.

Réd. : Ainsi, les représentants de la civilisation occidentale auront pour successeurs les représentants d’une anti-civilisation ?

K. : On peut présenter les choses ainsi, en effet, bien que cela demande à être nuancé. Ensuite, l’Europe du Sud (Portugal, Espagne, France, Italie, Grèce, Bulgarie) sera prolongée par les pays du Maghreb, du Maroc à l’Egypte, puis par ceux de l’ancienne Asie mineure, de la Jordanie à la Turquie, entièrement voués aux intérêts américains. Et puis, face au pays qui demeure l’ennemi à abattre en priorité à l’heure actuelle, l’Iran, l’encerclement sera complet : toute la péninsule arabique, l’Irak et la Syrie au sud, le Pakistan et l’Afghanistan à l’est, la Turquie au nord-ouest. L’Iran une fois conquis, les Etats-Unis se trouveront en mesure de maîtriser la plus grande partie des réserves mondiales de pétrole. Avec les sept pays de l’OPEP et l’Iran, en ajoutant les réserves américaines et canadiennes, les trois quarts des réserves de pétrole seront entre leurs mains. En outre, grâce à la muraille offensive composée de la Finlande, de la Suède, des pays baltes, de l’Ukraine, de la Turquie, de l’Iran, de l’Afghanistan, du Pakistan, de la Thaïlande, de l’Indonésie, des Philippines, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, du Japon et de la Corée du Sud, à quoi s’ajoutent les bases du Pacifique, les flottes de l’US Navy et les pays européens de l’OTAN, les Etats-Unis seront en passe d’accomplir ce qu’ils poursuivent depuis si longtemps : l’étouffement de la Chine et de la Russie. Je vous laisse à penser ce que serait un monde entièrement américanisé, toutes les autres cultures, toutes les autres vues du monde ayant été définitivement éradiquées (ou adaptées à la sauce américaine, ce qui revient au même). Ce serait l’enfer, une situation à laquelle un monde entièrement soviétisé ou nazifié (ce que les nazis eux-mêmes ne visaient pas) n’aurait pas eu grand chose à envier.

Réd. : Quelles sont les solutions pour qu’une telle situation n’advienne pas ?

K. : Elles ne sont pas nombreuses, je le crains. Il ne s’agit pas d’être pessimiste, mais simplement réaliste. A mon sens, seul un excès de la part des oligarchies mondialisées poussant à bout les peuples a une chance d’opérer - par la violence, ne nous le cachons pas - un renversement des perspectives. Il est des moments dans l’histoire du monde, dans l’histoire des hommes (les hommes sont des animaux sanguinaires, souvenons-nous en) où, hélas, le sang coule.

Réd. : Voulez-vous dire que seule – utilisons un mot fort – la liquidation physique des oligarchies et de leurs domestiques est en mesure d’ouvrir une porte sur un avenir plus vivable ?

K. : Je ne suis ni prophète ni oiseau de mauvais augure. Je ne puis que décrire, non inviter à agir d’une manière ou d’une autre. Cela dit, votre réflexion me paraît intéressante à plus d’un titre. Il revient à chaque citoyen qui nous lit de se faire une opinion et de conclure ce qui ressort inévitablement des données présentées.

Réd. : Professeur Koltec, je vous remercie.