DEUXIEME ENTRETIEN

Réd. : Professeur Koltec, nous avons parlé, lors de notre premier entretien, du scandale que constitue le chômage, surtout le chômage des jeunes. Nous allons poursuivre dans cette voie, si vous le voulez bien. Vous avez décrit la situation actuelle comme étant la revanche des possédants, détenteurs, aujourd’hui, de tous les leviers de commande et acharnés à détruire tous les garde-fous sociaux qu’ils ont dû concéder au cours du XXe siècle. Vous avez expliqué que l’ensemble des profits, qui n’ont jamais été aussi gigantesques dans toute l’histoire humaine, était comme un gros gâteau que ceux qui en bénéficient refusent de partager. Qu’est-ce qui a permis que l’on atteigne, en ce début de XXIe siècle, un tel niveau d’inégalité ?

K. : C’est essentiellement le transfert de la pratique industrielle anglaise au XIXe siècle vers les Etats-Unis, puis des Etats-Unis vers l’Europe puis le reste du monde au cours du XXe siècle. Il suffit de lire Dickens, Gissing, Mrs Gaskell ou Disraëli pour être édifié (et horrifié) sur le système d’exploitation amené par la Révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle et l’application du "laisser-faire" qui est au cœur du capitalisme libre-échangiste. Les rapports officiels des commissions d’enquête mandatées par la Cour, sans parler de la célèbre étude d’Engels sur La situation de la classe laborieuse en Angleterre parue en 1845, confirment et même amplifient de façon totalement réaliste et concrète, sans avoir besoin de faire appel à l’imagination, les tableaux peints par ces grands écrivains. La majorité des esclaves, dans l’antiquité romaine, était infiniment mieux traitée que les travailleurs industriels anglais. La conséquence principale, néanmoins, en a été le prodigieux enrichissement des classes possédantes. La plupart des historiens sont d’accord pour admettre qu’environ 6 millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont alors été sacrifiés pour le plus grand profit des propriétaires, patrons, commerçants, financiers et banquiers britanniques.

Réd. : Comment s’est opéré le transfert vers les Etats-Unis ?

K. : Tout à fait naturellement. Les relations entre l’Angleterre et les colonies perdues d’Amérique ont été renouées très vite, aussitôt la seconde guerre d’Indépendance achevée (1812-1815). Toute la partie nord-est de la nouvelle nation s’est industrialisée, contrairement au sud, qui est resté essentiellement agricole. Venus d’Europe, généralement des îles britanniques, les patrons et les cadres industriels et commerciaux étaient d’une trempe particulière. Beaucoup avaient fait le grand saut en abandonnant derrière eux tout ce qui avait été leur vie jusque là. L’arrivée aux Etats-Unis équivalait à affronter l’inconnu, avec ses dangers, ses imprévus, ses luttes. L’Amérique était la terre de la « liberté ». Il faut bien comprendre ce dernier mot : il s’agit de la liberté de faire fortune, sans entraves sociales, à la force du poignet, du poing et du revolver. Ce sont donc des générations d’hommes plus durs que leurs contemporains européens qui prirent peu à peu le contrôle de l’économie américaine, des hommes sans beaucoup de scrupules, insensibles, indifférents aux souffrances des autres, obsédés par une seule chose : gagner de l’argent. Au lendemain de la guerre de Sécession (1861-65), après avoir détruit l’unique espace aristocratique de leur pays, les Américains ont permis que les vautours capitalistes du nord envahissent le sud et marquent définitivement de leur empreinte et de leur mentalité l’ensemble des Etats-Unis. Ce fut la période du capitalisme « sauvage », celle des Rockefeller, Vanderbilt, Carnegie, Morgan et autres. Ces gens-là ont fini par acheter le politique. Il faut bien saisir le sens de cette parole : le politique, aux Etats-Unis, a été acquis par le monde économique, celui de la finance en particulier. Les Etats-Unis sont devenus une nation-société anonyme, une nation à parti unique mais avec deux faces : une face républicaine et une face démocrate. A leur tour, ils ont accompli une révolution industrielle, utilisant des millions d’ouvriers dont la situation, généralement, n’était guère plus enviable que celle de leurs équivalents britanniques au XIXe siècle. Les deux guerres mondiales ont favorisé l’extension de ce système d’exploitation à l’Europe puis à d’autres parties du monde. Après les réactions et les luttes qui ont atténué la noirceur du système au cours du XXe siècle, la revanche est aujourd’hui totale : c’est une gouvernance mondiale en cours d’achèvement qui, pour le seul profit d’une oligarchie mondiale dirigée par le monde économique américain, possède le politique.

Réd. : Comment se manifeste cette "possession" ?

K. : Par le fait que parallèlement aux gouvernements et aux parlements nationaux qui, de temps à autre mais de plus en plus rarement, prennent les décisions nécessaires à l’évolution de la société, existe, comme l’a démontré Chomsky, un parlement de l’ombre, ce que Chomsky appelle un « parlement virtuel », dont le but est de susciter des politiques au service de ce que vos analystes nomment le « Système de Pillage planétaire (SPP) », contre les peuples, contre le bien commun, contre la res publica.

Réd. : Comment s’y prennent-ils ?

K. : Là aussi, Chomsky l’a fort bien expliqué. Ils agissent par le biais des marchés. Chaque fois qu’un gouvernement entreprend une réforme « sociale », qui menace de détourner une petite partie des profits potentiels des marchés vers la société, ce « parlement virtuel », au nom du SPP, « vote » contre le gouvernement. Il le fait à sa manière : par la fuite des capitaux, les attaques contre les monnaies, etc., qui font perdre d’un coup des milliards à l’Etat, lequel se rattrape en supprimant la réforme et en puisant dans les impôts, c’est-à-dire dans la poche des contribuables. Et comme l’essentiel de l’impôt est payé par les salariés, le SPP est maintenu et même agravé, lui dont le mécanisme fondamental consiste dans la socialisation des pertes et la privatisation des profits. Je vous rappelle que dans un pays comme la Suisse, le citoyen ordinaire paie entre 25 et 30 % d’impôts. En regard de ça, une grande banque américaine comme Goldman & Sachs a payé l’an dernier 0,6 % au fisc. Voilà qui explique comment, alors que la majeure partie de la population voit ses revenus baisser, le coût de la vie grimper, la précarité et l’insécurité s’installer, les grands patrons du Crédit suisse, de Novartis, etc. ont récemment encaissé plusieurs milliards de boni, de façon totalement imméritée. En fait, le SPP peut se le permettre puisqu’il sait que les gouvernements sont impuissants, voire, la plupart du temps, complices.

Réd. : Que sont devenues les lois qui, il y a un demi siècle encore, empêchaient de tels excès ?

K. : Elles ont peu à peu été supprimées. Je me rappelle, personnellement, dans les années soixante-dix, lors d’une émission à la Télévision romande – je crois qu’elle s’appelait Table ouverte ? – avoir entendu pendant plus d’une heure des responsables politiques (notamment madame Brunschwig, la Conseillère d’Etat genevoise, je m’en souviens, parmi les plus catégoriques) et économiques marteler : « Il faut déréguler ! Il y a trop de lois et de règlements ! Il faut déréguler ! Il faut plus de liberté d’entreprendre ! Il faut moins de lois ! » Alors le monde s’est mis à déréguler, à éliminer toutes les barrières protectrices qui font que le renard n’a pas la complète liberté de sévir à son gré dans le poulailler. C’est ainsi que les poules, c’est-à-dire la majorité des citoyens, ont de plus en plus servi de nourriture aux renards. Le « parlement virtuel », le Corporate power, le Système de Pillage planétaire, ce sont les renards libres dans le poulailler global.

Réd. : Quel est le rapport avec le travail ?

K. : Il est assez évident. La révolution de l’automatisation, suivie de celle de l’informatique, ont permis des gains de productivité gargantuesques. Au risque même, depuis la libéralisation totale des transactions financières, de créer des bulles spéculatives qui, lorsqu’elles crèvent, ruinent des millions d’épargnants. Les actionnaires, les patrons des multinationales et des grands groupes se sont enrichis au-delà de ce que l’on croyait acceptable. Il a été possible de produire infiniment plus, moins cher et avec beaucoup moins de personnel. On a donc non seulement licencié de plus en plus mais aussi engagé de moins en moins. Ce que l’on appelle le reengineering, autrement dit la réorganisation industrielle dans un sens plus souple, à la fois par l’aplatissement des hiérarchies et l’utilisation jusqu’à épuisement d’une ressource humaine a minima, source d’immenses profits pour les oligarchies, a été cause d’un chômage croissant et de la précarisation des emplois existants. C’est ainsi qu’après avoir appauvri la classe des travailleurs non ou peu qualifiés, on est en train de prolétariser la classe moyenne par le biais de la fragilisation (CDD) ou de la disparition des emplois, la baisse ou l’insuffisance des salaires (il y a des millions de travailleurs pauvres), l’effacement de la protection sociale. Il est à noter que les oligarchies possédantes ont de tout temps exigé – et souvent obtenu - les mêmes choses. Après la chute de la monarchie austro-hongroise, le comité financier de la SDN (la première mouture de ce qui est devenu l’ONU et donc au service des oligarchies mondialisées) a donné comme directives à l’Autriche d’éliminer son déficit budgétaire, de réduire ses dépenses publiques (pour pouvoir en privilégier la privatisation), de congédier 100 000 fonctionnaires. Ce sont, grosso modo, les exigences du FMI. Résultat : l’Autriche tomba sous la coupe du capital financier international, anglo-saxon principalement. Ce sont les masses populaires qui en subirent les conséquences. Il fallut augmenter les impôts. Les impôts indirects, qui touchent surtout les masses, représentèrent bientôt 78 % des recettes, contre 22 % pour les impôts directs. Le chômage affligea entre 500 000 et 600 000 personnes.

Réd. : Pourquoi un tel manque de considération pour les masses ?

K. : Un de vos analystes a très bien expliqué cela à propos de la Grèce (cf. « La Grèce et les sociopathes », Articles en ligne). Les élites financières, industrielles, commerciales qui dirigent la planète, ainsi que leurs domestiques politiques, sont, pour la plupart, d’authentiques sociopathes. C’est-à-dire qu’ils ressentent pour ceux qui ne sont pas eux-mêmes, soit en tant qu’individus soit en tant que groupe ou catégorie, une indifférence totale, à peu près de l’ordre de ce que l’on peut éprouver pour un caillou que la pluie inonde ou une limace qui se fait écraser par une chaussure. Lorsque ces gens se rencontrent dans des clubs comme le Bilderberg ou la Trilatérale, une fois les réunions officielles, auxquelles sont invités quelques journalistes, terminées, et qu’ils appliquent alors leur logique d’enrichissement et de monopolisation du pouvoir dans leur processus de prise de décision, ils ne tiennent pas plus compte du facteur humain et de la misère qu’ils vont causer que du nombre de chaises de bureaux, de paquets de feuilles à imprimantes ou de pots de peinture à acheter pour les locaux où ils œuvrent.

Réd. : C’est ce qu’illustre la vague actuelle de suicides au travail, comme à France Télécom ?

K. : Exactement. Produire plus avec de moins en moins de travailleurs afin d’augmenter les profits exigés par les actionnaires et par l’idéologie ultralibérale est la règle. Dirigeants et cadres n’ont plus que cette obsession en tête. D’où les réformes souvent subreptices du Code du travail dans le sens de davantage de pouvoir pour les employeurs et de davantage de précarité et d’impuissance pour les employés. Les syndicats étant aujourd’hui, dans toute l’Europe, semblables à ceux des pays communistes autrefois, c’est-à-dire des auxiliaires des décideurs officiels, chargés simplement de faire accepter par les travailleurs les décisions prises par le Medef ou la Commission de Bruxelles, il n’y a pratiquement plus de frein. Et comme l’Union européenne agit uniquement dans l’intérêt du SPP, supprimant avec patience mais détermination les ultimes règles protectrices, les perspectives sont peu reluisantes. Je rappelle tout de même qu’à cause, en grande partie, des « réformes » européennes, relayées par le Medef et autres bureaux patronaux, pertes d’emplois et faillites se sont multipliées. En 2009, ce sont près de 360 000 postes de travail qui ont été détruits rien qu’en France ; 600 000 depuis le deuxième trimestre de 2008. Dans l’ensemble de l’UE, ce sont 4 millions de postes de travail qui ont disparu en 2009. Quant aux faillites, avec leur cortège de suicides, de misère, de désespoir, elles se sont montées à 42 000 dans les deux dernières années dans la seule Italie. Le plus grave, c’est que ce sont celles qui sont le plus pourvoyeuses d’emplois, les PME, qui paient le plus lourd tribu : entrepreneurs, artisans, etc. Les causes de ces carnages sont celles que je viens de décrire, auxquelles il faut ajouter l’ouverture totale des frontières qui met en concurrence des systèmes sociaux et de rémunération, des niveaux de vie tellement différents que l’Europe ne peut pas en supporter le choc et est en train de se vider de sa substance.

Réd. : Les jeunes en sont tout spécialement les victimes ?

K. : Bien sûr. Et, comme je vous le disais lors de notre premier entretien, les jeunes diplômés, et mêmes très diplômés. J’en connais personnellement. Des docteurs en sciences (biologie, chimie, etc.), bilingues ou trilingues, très à l’aise en informatique. Après des centaines de CV et de lettres et plus d’un an de recherche, les réponses sont toujours les mêmes : nous n’engageons plus car nous n’avons pas de budget prévu ; ou nous ne créons plus de postes. Parfois, on les invite à un entretien, souvent humiliant, puis on leur donne une réponse négative. Sans parler d’attitudes scandaleuses, comme celle d’une grande multinationale de produits de soins corporels, dont le PDG a reçu en 2009 une distinction pour avoir favorisé la « diversité » dans son entreprise et qui avouait fièrement que « chez nous, être Français de souche et blanc est plutôt un handicap pour être engagé ». Discrimination qui n’a ému ni le ministre qui lui a remis la récompense, ni les médias qui en étaient témoins, ni les associations de défense contre les discriminations. L’essentiel, en fait, pour ces gens-là, est que seuls les blancs et les Européens de souche soient discriminés, ainsi la morale des droits de l’homme et du politiquement correct est sauve.

Réd. : Si les difficultés rencontrées par les jeunes diplômés persistent, on peut se demander quelles pourront en être les conséquences à moyen terme et à qui cela peut bien servir.

K. : Concernant le second aspect, la réponse a déjà été fournie. En obligeant les jeunes générations à « ramer », comme ils disent, on en fait une masse de précaires, qui ont d’autres chats à fouetter qu’à réfléchir au système global, à le critiquer et, éventuellement, tenter de le faire évoluer dans une direction différente. Ceux qui finissent par trouver un emploi acceptent d’être rémunérés très en dessous de ce qu’ils mériteraient et sont surtout très soumis aux préconceptions idéologiques du Système, autant comme employés que comme citoyens. Les obstacles sont sournois. Le refus d’engager en est un, qui permet de presser le personnel comme un citron, jusqu’à épuisement. Ensuite, on le jette et on ne lui doit plus rien. On le voit dans les hôpitaux, sous-dotés en personnel, où le personnel en place multiplie les erreurs et les négligences par simple effet d’épuisement. De plus en plus, les directeurs d’hôpitaux sont des gestionnaires, des gens formés au calcul économique et qui se moquent éperdument du « matériau » humain auquel ils ont affaire. Un exemple ? Dans une ville moyenne de Suisse romande, par exemple, la direction d’une maison de retraite a changé il y a un peu plus d’un an, suite au départ à la retraite du directeur. Le nouveau était sous-directeur d’une compagnie de bus ! Depuis son entrée en fonction, tout s'est dégradé : l’ambiance de travail, stressée, minée par la méfiance réciproque, la sous-dotation, les mesures vexatoires (les pourboires offerts par les familles des résidents pour récompenser le personnel sont désormais confisqués par la direction, qui considère qu'il s'agit d'une « caisse noire »). On dresse les équipes les unes contre les autres : un vieux truc libéral pour éradiquer les solidarités entre employés. Que sont les résidents et les membres du personnel médical ? Des valeurs comptables, pas davantage. Autre obstacle, lié à l’effacement des nations européennes, le manque de médecins. En Suisse, par exemple, le numerus clausus pratiqué en faculté de médecine, l’élimination se faisant d’abord par les maths et la physique, rend l’accès à la médecine très difficile pour les jeunes Suisses. Cela crée un vide qui permet aux autorités de faire venir des médecins de Roumanie, de Tchéquie ou d’Afrique. Ce mélange, voulu par les oligarchies, par l’UE en premier lieu, accélère la disparition des spécificités nationales, comme, dans un ordre apparemment plus anecdotique, l’uniformisation des plaques d’immatriculation des véhicules à moteur. Les jeunes Français, qui connaissent déjà de plus en plus mal leur pays, n’auront plus la faculté de réviser leur connaissance des numéros de départements en regardant les plaques. Déjà, ils n’en connaissent plus qu’une vingtaine de pourcent, pas plus.

Réd. : Et les conséquences pour les jeunes ?

K. : Elles sont aisées à entrevoir. Empêchés de fonder une famille, un foyer avant trente-deux, trente-trois ou trente-cinq ans, gagnant mal leur vie, ce seront jusqu’au bout des précaires, en retraite très tard, travailleurs soumis jusqu’à la mort, en fait. Nous sommes dans une société globale installant un authentique servage mondialisé. D’un côté, une minorité de privilégiés, ayant pouvoir, fortune, considération, de l’autre une armée d’esclaves. Des esclaves en col blanc, que l’on n’a pas besoin de fouetter, mais esclaves tout de même, généralement sans qu’ils en soient même conscients.

FIN DU DEUXIEME ENTRETIEN