ENTRETIEN III

Réd. : Professeur, vos propos sur le travail et surtout sur le chômage ont suscité beaucoup de courrier de la part de nos lecteurs. D'une manière générale, ils sont en accord avec vous. Les gens sont en effet très inquiets de voir persister un chômage massif qui condamne les jeunes à mettre en veilleuse leur avenir (mariage, enfants, maison, etc.). Pouvez-vous préciser votre point de vue quant au caractère délibéré de ce chômage?

K. : Certainement. Au-delà des différentes formes de chômage - frictionnelle, structurelle, etc. - qui découlent plus ou moins de l'état conjoncturel de l'économie, il en existe une qui est entretenue. C'est en partie le cas du chômage des jeunes à l'heure actuelle. Je dis bien : en partie. En effet, du fait de l'application de la logique absolue du profit, de la rentabilité, qui doit toucher tous les aspects du réel, sans exception, une partie du chômage découle de la dynamique que cette logique entraîne. Les délocalisations, l'automatisation poussée à l'extrême, l'utilisation à la limite de leurs forces des salariés, devenus "ressources" humaines à l'instar de l'énergie et des machines, conduisent à une raréfaction inévitable des besoins en main-d'oeuvre. En même temps, c'est évidemment ce que visent les oligarchies. Un chômage endémique, savamment entretenu, remplit le même rôle que l'insécurité, l'immigration de peuplement et la déstabilisation des valeurs traditionnelles (famille, moeurs, éducation) : maintenir dans l'appréhension du lendemain l'essentiel de la masse en recherche d'emploi.

Réd. : Qu'ont à y gagner les oligarchies ?

K. : Elles ont à gagner toute une génération de citoyens, appelés à peser sur l'avenir, matée, soumise. Il y a d'une part ceux qui cherchent désespérément leur premier emploi, de plus en plus souvent des diplômés de tout premier ordre, et d'autre part ceux qui, ayant un emploi, tremblent de le perdre. Quand votre emploi non seulement n'est pas garanti mais qu'il est au contraire extrêmement fragile, vous obéissez sans réfléchir et sans discuter. L'oligarchie y gagne donc à la fois une masse docile, qui, de surcroît, n'a pas le temps de se préoccuper de politique, et une masse qui accepte des salaires dérisoires et pas du tout en rapport avec la moyenne des compétences.

Réd. : A-t-on donc affaire à des oligarchies dont le cynisme le dispute à la cruauté?

K. : Le cynisme, oui. Il est consubstantiel au matérialisme dès lors que rien d'autre n'entre en compte que l'accumulation de profits. La cruauté? Le problème n'est pas de cet ordre. Il ressortit plutôt à ce qu'un de vos analystes a appelé la sociopathie (je ne suis pas sûr que le mot ne soit pas un néologisme, mais je l'utilise par commodité). Les membres de l'oligarchie planétaire, qui rassemble les multiples oligarchies nationales et catégorielles, se rencontrent régulièrement pour faire avancer leurs affaires, nourrir la gouvernance planétaire, décider des mesures à prendre, qui seront ensuite transmises à leurs domestiques politiques. Ce sont des gens pour qui certaines notions telles que le bien commun, l'intérêt général, la responsabilité collective et sociale sont tout bonnement incompréhensibles. Leur contenu ne les atteint pas. Ils sont concentrés sur un individualisme absolu, sans concession, dont les limites sont fixées par la nécessité de s'assembler parfois afin de défendre et promouvoir leur intérêt de classe. La misère, le désespoir, la maladie des autres, notamment de la masse qu'ils exploitent, ne les touchent pas davantage que ne les atteint la pluie lorsqu'ils dégustent un whisky ou du champagne dans l'un des salons de leurs vastes résidences bien protégées au milieu d'un parc de deux cents hectares. Ils sont encouragés dans leur attitude par les théoriciens de l'idéologie libérale, pour qui la société n'existe pas (cf. Thatcher), il n'y a que des individus libres dans une jungle de prédateurs, au sein de laquelle il ne saurait être question de contenir les prédateurs mais de laisser chacun libre de devenir à son tour prédateur. Les dommages collatéraux (pour reprendre un concept célèbre), la misère, le désespoir ou la mort de ceux qui ne peuvent devenir prédateurs mais doivent se contenter de servir de repas aux prédateurs, les indiffèrent totalement.

Réd. : Vous dites que ces oligarques se rassemblent. Où et dans quel contexte ?

K. : Au sein de clubs tels que le Bilderberg et la Trilatérale - je vous conseille de leur consacrer un jour un dossier - et de groupes de pression comme la European Round Table of Industrialists (ERT), la Business Round Table (BR), le European Services Forum (ESF) ou le TransAtlantic Business Dialogue (TABD). Les grands-messes des clubs permettent à ces gens de se compter en y invitant les élites économiques, politiques, médiatiques qui participent au Système de Pillage planétaire (SPP) ou qui y adhèrent par conviction ou opportunisme. Les vrais décisions se prennent en comités plus restreints et à huis clos, bien sûr. Quant aux lobbies, ils arrêtent les stratégies et les tactiques susceptibles de donner corps à la logique du système, puis ils transmettent leurs ordres (pudiquement appelés "recommandations") au personnel politique (gouvernements, commission européenne, etc.).

Réd. : Quel est l'objectif final ?

K. : Une masse mondiale de travailleurs, payeurs, consommateurs au service d'un gigantesque système de pillage dont les fruits sont cueillis par l'oligarchie planétaire, agissant comme une sorte de parlement virtuel et ayant un pouvoir législatif occulte, le système de gouvernance globale étant alors un pouvoir exécutif non élu, sur lequel les citoyens n'ont aucune prise, pas plus qu'ils n'en ont sur le parlement virtuel.

Réd. : Pourquoi les peuples ne protestent-ils pas ?

K. : Parce qu'ils ne comprennent pas ce qui se passe. Par paresse intellectuelle, par lassitude aussi, la plupart des gens préfèrent se fier aux médias en vue, les seuls, d'ailleurs, qui aient pignon sur rue ; ceux-là participent du système et ne révèlent donc rien. Les informations objectives, véritables, existent, mais il faut faire un effort pour y accéder. En outre, le processus de déconsidération de tout ce qui va à l'encontre du système est efficace. Faites lire ces lignes à cent personnes, il s'en trouvera quatre-vingts pour les dénoncer comme de la folie délirante causée par l'obsession du complot. Cela prouve que les mécanismes de protection érigés par le système sont efficaces. Nous sommes bien dans une logique totalitaire, mais une logique qui, dès lors qu’elle contrôle l’information, n’a pas besoin de prisons.