Analyse 1 du Pr. Koltec

Après une longue carrière universitaire au niveau international, Christopher Koltec, historien, économiste, vit aujourd’hui retiré sur les bords du lac Léman. Il a accepté de collaborer avec l’ASG en tant que consultant, mettant à notre disposition ses grandes connaissances, son expérience et l’acuité de son regard sur l’évolution du monde. Nous nous entretiendrons régulièrement avec lui.

Réd. : Professeur Koltec, étant extérieur à notre Académie, vous pouvez juger impartialement du contenu de nos rubriques. Vous avez lu celle qui traite du « contexte géopolitique international » : qu’en pensez-vous ?

K. : Il schématise assez bien l’évolution historique qui conduit à la situation actuelle. Il faudrait évidemment développer, nuancer, détailler, mais cela nécessiterait un ou deux milliers de pages. Ce n’est pas ce que l’on attend d’un tableau global visant à esquisser le décor général des relations internationales. Comme schéma, il présente clairement la charpente du système qui, aujourd’hui, régit la planète.

Réd. : Parmi les problèmes soulevés par ce système, quels sont ceux qui vous semblent les plus urgents ?

K. : Il en est un qui relève purement et simplement du scandale : celui de l’emploi, et particulièrement de l’emploi des jeunes. Paradoxalement, la somme totale des richesses financières circulant dans le monde n’a jamais été aussi colossale, alors que, parallèlement, le rôle d’équilibre social que ceux qui les détiennent pourraient – et devraient – jouer est quasi nul. La tendance universelle, suscitée par l’attitude des élites, est à la fermeture et donc au refus d’embaucher. En fait, les profits engendrés par le système économique, et qui, je le répète, n’ont jamais été aussi considérables, sont comme un gros gâteau que ceux qui l’ont confectionné veulent garder pour eux seuls. Distraire quelques parts pour davantage de bénéficiaires est contraire aux doctrines d’un système capitaliste libre-échangiste et ultralibéral qui, comme l’a dit récemment un économiste français, s’il n’est pas maîtrisé par l’Etat dans le sens du bien commun, est livré entièrement à ceux qui en font un système de voyous.

Réd. : Serait-il audacieux de prétendre que ce système agit un peu à la manière d’une maffia ?

K. : Ce serait encore une fois schématiser, mais ce n’est pas faux. Ce que votre analyste, dans la rubrique «contexte géopolitique international», décrit - et il n'est le seul à le faire - comme un système oligarchique de pillage planétaire est indéniablement une réalité. La logique – car il n’y a pas complot mais logique – qui le sous-tend a toujours existé. C’est celle qui pousse les possédants à vouloir acquérir encore plus au détriment de la collectivité, qu’elle soit locale, nationale, régionale ou internationale. Pendant des siècles, elle a combattu ce que votre analyste nomme le « pouvoir arbitral », sous toutes ses formes. Celui-ci s’est largement présenté sous une forme monarchique (royaume, empire), mais lorsqu’il agit pour le bien commun, même si à sa tête se trouve un autocrate ou un groupe autocratique (conseil présidé par quelqu’un qui prend les décisions définitives), il s’inscrit en tant que « républicain », car il se soucie avant tout de la chose publique, la res publica.

Contre cette res publica, les possédants ont toujours mobilisé leurs forces, car, d’instinct, celui qui possède et qui n’est pas mû par une conscience morale élevée, se refuse à partager. Il accapare. Et lorsqu’une idéologie lui apporte une caution morale ou religieuse légitimant son accaparement, alors sa « lubricité matérialiste » et sa volonté de puissance ne connaissent plus de limite. Les « autocrates », avec difficulté, n’ont cessé de tenter d’utiliser au mieux leur relativement maigre pouvoir pour contenir le déferlement des égoïsmes. L’extension, au XVIIIe siècle, des « idées anglaises », le travail de sape des « philosophes » (qui n’étaient ni des pauvres ni des altruistes) et des privilégiés (ce qui était souvent synonyme), et enfin la Révolution française ont pour ainsi dire libéré les forces d’accaparement. La Révolution industrielle anglaise, qui date de la même époque, a permis la croissance de la bourgeoise industrielle et financière ; en Angleterre, d’abord, sur le continent ensuite. Les théories d’Adam Smith, de Ricardo, de Bentham et d’autres – la plupart du temps interprétées tendancieusement par les possédants – ont conforté les propriétaires dans leur conviction d’être dans leur droit. Un grand propriétaire minier, au XIXe siècle, à qui l’on décrivait le calvaire des adolescents travaillant du matin au soir pour lui au fond de la mine et devenant peu à peu aveugle, répondit que lui aussi passait ses journées à son bureau. Il ne comprenait tout simplement pas qu’il peut y avoir une différence considérable entre trimer au fond d’un trou et être assis confortablement derrière un bureau en acajou. La grande excuse d’Henry Wilcox dans Howards End, le roman de Forster, à propos des pauvres qui ont toujours existé et qui ne nécessitent pas que l’on s’intéresse à eux, est une constante dans la panoplie des riches destinée à justifier leurs privilèges. Si, effectivement, la misère fait partie de la loi naturelle, pourquoi s’en soucier ?

Réd. : Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ? Je veux dire : si la logique d’accaparement que vous décrivez a toujours sévi, en quoi ce qu’elle implique connaît-il une évolution singulière ?

K. : Sa singularité réside dans le fait qu’au mouvement irréfreiné d’un XIXe siècle dans lequel l’Etat ne remplissait presque plus son rôle a succédé un temps de revendications ayant progressivement abouti. Avec les pressions que subissaient les possédants, de la part des écrivains, des penseurs, des travailleurs, avec les syndicats enfin autorisés, avec les actions d’un certain nombre d’hommes politiques, les possédants ont dû lâcher du lest et condescendre à des réformes. Il y a toujours eu des bourgeois, des propriétaires, des privilégiés responsables, avec un sens développé du bien public et qui manifestent compassion et souci d’équité. C’est évident, par exemple, dans les familles aristocratiques, héritières d’une tradition chevaleresque et de son code de l’honneur (aide aux démunis, soutien aux faibles, protection des femmes et des enfants, morale chrétienne). Mais ne nous leurrons pas : la grande majorité n’a consenti à l’amélioration sociale que contrainte et forcée. Elle l’a fait à contre-cœur. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui, notamment depuis la domination américaine de l’espace économique et politique sur une vaste portion du monde, c’est à une formidable revanche. Ces gens-là détiennent enfin l’ensemble des commandes, qu’elles soient politiques, économiques, culturelles, militaires, administratives ou législatives, et ils s’en servent pour asseoir leur emprise totale - totalitaire - sur la planète. L’analyse selon laquelle aucune civilisation n’atteint à la puissance matérielle sans s’appuyer sur le servage semble trouver ici sa justification. Le travail dans les grandes manufactures, au XIXe siècle, était de l’esclavage. Le système a continué à l’être jusqu’aux années 1930, puis il s’est atténué entre la fin de la guerre civile européenne, en 1945, et la fin des trente glorieuses. Avec le renouveau libéral inauguré par Reagan et Thatcher, dans les années quatre-vingt, l’heure de la revanche a sonné.

Réd. : Faut-il comprendre que plus rien ne retient les possédants ?

K. : Pour la première fois de l’histoire, en effet, ils détiennent tous les pouvoirs, y compris et surtout le pouvoir politique. Les hommes et les femmes politiques proviennent presque tous du même moule ultralibéral, ils sont idéologiquement identiques, en dépit de leurs professions de foi jurant le contraire. Ceux qui se trouvent aux postes clés sont choisis par les possédants expressément pour qu’ils servent leurs intérêts. L’actualité récente vient d’ailleurs de nous en donner un exemple flagrant. Il démontre que l’on peut être un politicien (et pas un politique, ceux-là n’existent presque plus) insipide et médiocre, avoir été un professeur d’université ennuyeux et sans originalité, un conseiller fédéral terne et inefficace, mais, parce que l’on a bien servi le système et que l’on a été un authentique domestique de Washington, on a reçu sa récompense : la présidence de l’assemblée générale de l’ONU. Poste totalement inoffensif, d’ailleurs, un hochet pour bon serviteur, mais qui donne le sentiment à celui qui l’occupe – et à ceux qui l’admirent – qu’il a accompli une belle carrière. Nul ne peut accéder à ce poste s’il n’a auparavant donné des gages de soumission absolue aux intérêts américains.

Réd. : Et le chômage des jeunes dans tout ça ?

K. : J’y reviens. Il est dans la logique du système. Il y a toujours eu du chômage, même chez les jeunes. Mais à l’époque, on était encore dans un système libéral atténué, où l’Etat tentait de jouer son rôle. Les jeunes chômeurs étaient alors essentiellement des jeunes sans diplôme ou sans formation. Ce qui est nouveau – et gravissime – c’est que des centaines de milliers de jeunes gens brillants, détenteurs de maîtrises, de doctorats, parlant plusieurs langues, maîtrisant admirablement l’informatique, se retrouvent, à la sortie de leurs études, à la rue, au RSA ou à devoir accepter des CDD, allant d’un CDD à l’autre, démotivés, découragés. Le gâchis dont l’Etat, par sa soumission aux seuls intérêts des possédants, est responsable, est monstrueux. Si l’on est n’est pas fils ou fille à papa, si nos parents ne s’appellent pas Dassault, Sarkozy ou Lagardère, si l’on ne bénéficie pas des réseaux de l’Ecole des Roches, de Harvard ou de l’ENA, on n’a que peu de chances d’échapper à l’engrenage des petits boulots, des stages bidons et du chômage.

Réd. : Mais n’est-ce pas toute la conception du travail qui a été modifiée ?

K. : Absolument. Le phénomène serait à étudier en profondeur. Nous y reviendrons une prochaine fois, si vous le voulez bien.

Réd. : Professeur Koltec, je vous remercie.