ENTRETIEN IV

Réd. : Professeur Koltec, nous avons souhaité ce nouvel entretien, qui vous surprend en plein dans vos vacances, parce que les dernières nouvelles sur le front du travail, celui des jeunes en particulier, semblent confirmer vos propos précédents. Le gouvernement français, pourtant, pavoise et parle d’une diminution du chômage.

K. : Le gouvernement français, comme tous les autres, manipule les chiffres et les utilise à des fins de propagande. Même Le Figaro, hérault de la mondialisation, admet que les chiffres sont en « trompe-l’œil », que le chômage de longue durée ne cesse de progresser et que les trucages du gouvernement ne sont pas à prendre au sérieux. Ce que l’on a appelé la « crise » qui, partie de l’affaire des subprimes aux Etats-Unis, s’est étendue à toutes les banques occidentales, vite remboursées de leurs pertes par les Etats (via les impôts) après disparition des plus faibles, et rend les peuples, à commencer par le peuple grec, otages des oligarchies, a causé la destruction de 600 000 postes de travail, rien qu’en France.

Réd. : Pourtant le BIT annonce qu’après la disparition de 34 millions d’emplois sur la période 2008-2009, 21 millions d’emplois ont été créés ou sauvés grâce à des mesures budgétaires de la part des Etats.

K. : Ces 21 millions – chiffre qui demande à être vérifié – sont essentiellement constitués d’emplois précaires, de CDD. Les exemples de fragilisation du système pullulent, dans tous les pays européens. En Suisse, il est devenu chronique, notamment dans le domaine de l’éducation et de la santé, de ne pas remplacer les départs à la retraite ou de les remplacer par des CDD partagés. Dans une école, par exemple, un CO (équivalent du collège en France) ou un collège (équivalent du lycée), un poste libéré est souvent attribué à deux candidats sous la forme de deux demi postes. Ainsi, les nouveaux enseignants, des jeunes fraîchement émoulus de l’université, sont plus facilement contrôlables. Ils doivent l’être, d’ailleurs, face aux modifications pédagogiques, qui ne cessent de se produire, inventées par des pédagogistes et promues par l’Union européenne. Modifications qui vident peu à peu les programmes de tout ce qui peut apporter aux élèves une authentique transmission, une culture, un sens historique, un sens de leurs racines, sens source d’identité, remplacés par un savoir « utile », utilisable, international. Bac en poche, ce sont de parfaits instruments indifférenciés qui tombent à leur tour dans la nasse des demandeurs d’emplois, nasse dans laquelle les employeurs peuvent puiser en choisissant ce qui leur convient provisoirement. Tous ces demandeurs sont formés dans le même moule, sont interchangeables, résignés face aux conditions précaires et aux salaires misérables qu’on leur offre puisque leur position est extrêmement fragile.

Réd. : Il semble, en effet, que les employeurs aient le beau rôle.

K. : Effectivement. On voit renaître des pratiques du XIXe siècle : dépassement des horaires (plus de 60 heures hebdomadaires), travail des enfants, salaires réels inférieurs au salaire minimum local). C’est le cas, notamment, chez les sous-traitants de grands groupes. En fait, cela confirme ce que j’annonçais et ce que d’éminents observateurs annonçaient, eux aussi : les oligarchies internationales, celles qui donnent à la mondialisation son contenu, se sont créé, après avoir supprimé le pouvoir arbitral, seul à même de les obliger à agir pour le bien commun, une gigantesque structure de type esclavagiste, au sein de laquelle une masse énorme de travailleurs est à leur merci. Ils les emploient aux conditions de salaire, de travail, d’horaires qu’ils veulent. La disparition complète d’éléments de contrôle protectionnistes, la préférence européenne, en particulier, permet les délocalisations, qui tuent les emplois et amplifient la paupérisation des classes moyennes européennes. Cette disparition a ouvert aux oligarchies une voie idéale. Ce que je prévoyais, c’est-à-dire l’acheminement vers un modèle mondial à trois niveaux – une élite richissime et tyrannique, une vaste masse d’esclaves sans chaines visibles, un rebut constitué de ceux qui ne s’adaptent pas ou qui ne sont jamais recrutés – advient progressivement. Ce modèle est même bien avancé. Mais comme toute la propagande, ce que les gouvernements appellent soit communication soit pédagogie, assurée par les porte-parole gouvernementaux, les médias aux mains de la finance, les idiots utiles (pédagogistes, délégués divers, associations, intellectuels bobos), présente les choses sous un jour rassurant, les gens ne se rendent compte de rien. Ils subissent, acceptent l’idée que tout cela est dû à une crise qui finira par être résolue et se résignent.

Réd. : Les récentes transformations dans le domaine des retraites semblent vous donner raison.

K. : Hélas, oui. Je préférerais me tromper, je vous assure. Mais les preuves sont là. La plus récente ? Alors que l’âge de la retraite est progressivement fixé à 65 ans en France, à 67 en Allemagne et va l’être ailleurs, avant qu’elle n’atteigne 68, 69, 70, voire davantage ; alors que les pensions de retraite diminuent et vont certainement devenir de plus en plus minces ; alors que de moins en moins d’emplois relativement stables sont offerts, l’élite européenne – il faut entendre : l’administration de l’UE – se soigne. C’est un magazine entièrement voué à la mondialisation, Le Point, donc peu suspect de complaisance envers les adversaires du système, qui publie les dernières décisions relatives aux retraites : les hauts fonctionnaires européens se voient octroyer des conditions en or. Départ à la retraite à 50 ans, pensions allant jusqu’à 9000 euros par mois après dix ans seulement d’activité. Un rapport, mis sur la place publique par Sauvegarde retraites, livre des détails édifiants. Ainsi, après 16 années d’activité, les retraités de la haute administration européenne bénéficient d’un parachute qui va de 300 000 à 500 000 euros et de pensions qui se situent entre 12 500 et 14 000 euros par mois. Sont ainsi concernés juges, avocats généraux, greffiers, contrôleurs, commissaires, médiateur, etc. Le rapport précise même qu’« après un seul mandat – cinq ou six ans – les pensions s’élèvent déjà, en moyenne, à près de 5 000 € par mois. Et il suffit à la plupart des intéressés de 1,5 an à 2 ans de service pour obtenir une retraite d’un peu plus de 1 500 € mensuelle. L’équivalent de ce que touche, en moyenne, un salarié français du secteur privé après une carrière complète. » Ce n’est pas tout. « Les hauts fonctionnaires européens ne cotisent pas pour leur super retraite. Leur régime, gratuit, est entièrement pris en charge par le budget européen – donc par le contribuable. »

Réd. : Qu’en déduisez-vous ?

K. : Que l’UE est le prototype du futur gouvernement mondial en formation, auquel Sarkozy et Barroso travaillent (ils insistent assez sur la nécessité de le créer). Ce sera une sorte de cour impériale, avec une armée de privilégiés (sans doute des millions, voire des centaines de millions), gouvernant des milliards de fourmis interchangeables, utilisées à bas coût puis jetées, avec juste de quoi subsister, et encore. Les « nababs » - le mot figure dans le rapport dont je viens de vous livrer un extrait – gagneront cent fois, mille fois ce que gagnent les membres de la classe intermédiaire, celle des travailleurs ordinaires. Barroso donne déjà l’exemple puisque, toujours d’après Le Point, il gagne 29 504 € par mois de salaire de base (davantage qu’Obama en tant que président des Etats-Unis), sans compter le surplus qui lui est octroyé et dont nous ne possédons pas les détails. Il est vrai que monsieur Barroso est, comme Sarkozy en France, l’homme lige à la fois des Etats-Unis, de la haute finance et de la haute industrie. En bon serviteur des « grands », il a droit à sa récompense.

Réd. : Vous parliez tout à l’heure de l’enseignement et de la santé en tant que secteurs particulièrement touchés par la précarité de l’emploi.

K. : L’éducation, nous venons d’en parler. Le fait que le gouvernement français envisage de remplacer les enseignants absents par des étudiants ou des professeurs retraités, ce qui supprimera encore des milliers d’emplois d’enseignants remplaçants ou suppléants, va dans le sens indiqué. Quant à la santé, la situation est tragique. Les infirmières qui partent à la retraite ne sont, la plupart du temps, pas remplacées ou très peu, d’où un surcroît de travail qui nuit à la condition physique et morale du personnel mais aussi aux patients. Dans les maisons de retraite, en Suisse, par exemple, le personnel infirmier est sous la menace d’un report de l’âge de la retraite à 67 ans. C’est non seulement une aberration, étant donné le niveau de fatigue auquel il est soumis, mais c’est d’une iniquité flagrante. Une aberration, je l’ai dit, parce que le métier d’infirmier est déjà peu attractif, il va donc le devenir encore moins, ce qui obligera à accentuer encore le recrutement à l’étranger.

Réd. : Y voyez-vous une fatalité ou quelque chose de plus cynique ?

K. : J’y vois une volonté cynique. Deux sous-logiques sont ici à l’œuvre, qui se rejoignent dans la logique globale induite par l’UE et les organisations internationales sous la poussée des groupes de pression qui, en réalité, dirigent l’UE : ERT (European Round Table of Industrialists), BR (Business Round Table), etc. Cette logique est celle décrite plus haut : organiser un monde à trois niveaux (élite, esclaves, rebut). La première sous-logique est celle de la rentabilité. Les impératifs humains, essentiels, pourtant, dans le domaine de la santé, sont jugés totalement non pertinents. Seuls les impératifs financiers comptent. Platon, puis d’autres après lui, avaient très bien compris qu’un renversement des valeurs de la structure triadique propre à l’Europe – politique, économique, militaire – aboutirait à une catastrophe. Dès lors que le sommet de la pyramide est occupé par l’économique, le politique lui étant entièrement subordonné, l’humain disparaît et la tyrannie matérialiste s’installe. La seconde sous-logique est celle de l’hybridation de l’Europe. Ne perdons pas de vue que les élites mondiales – et européennes – veulent la disparition des nations européennes et le métissage des peuples. D’où des conditions, dans le domaine des emplois, qui forcent à encourager l’immigration. Le jour où plus rien ne distinguera un habitant de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Suisse d’un habitant de n’importe quel autre pays européen, issu, par ailleurs, de plus en plus, d'un mélange avec des éléments extraeuropéens, le sentiment d’appartenance, de patrie (la terre de ses pères), de destin commun ciselé par l’histoire aura disparu. La résistance à l’esclavagisation de la société en sera diminuée d’autant. Essentielle, dans cette perspective, est la nomadisation de la population. Un réservoir d’hommes et de femmes indifférenciés se doit non seulement d’être ouvert à volonté par ceux qui veulent y puiser les travailleurs provisoires qui s’y trouvent, mais il faut que ces travailleurs soient transportables à merci. Sans plus aucune attache locale ou nationale, ils se laisseront faire sans protester.

Réd. : Pensez-vous qu’il faille voir là la raison de la précarité des emplois pour les jeunes, par exemple ?

K. : Evidemment. Là encore, les chiffres sont fournis par des organismes qui soutiennent la mondialisation. C’est Le Figaro qui titre : « Le taux de chômage des bac + 8 est inquiétant », ce qui laisse à penser que les journalistes sont des complices du système par ignorance ou par endoctrinement plus que par adhésion consciente. Ils croient sans doute sincèrement que le capitalisme ultralibéral mondialisé est à l’avantage de la majorité de la population de la planète. N’oublions pas que la plupart ont été formés dans des écoles de journalisme, à Sciences po, etc., où on les a convaincus que le système imposé par la grande finance américaine et mondiale est le meilleur qui soit. C’est donc honnêtement qu’ils décrivent le chômage des bac + 8 comme inquiétant, attribuant à des facteurs provisoires – la crise – une responsabilité négative dont ils pensent que les effets se corrigeront, alors qu’ils sont appelés à durer puisqu’ils font partie intégrante du système. Le Figaro va même jusqu’à nommer la génération actuelle de jeunes diplômés la « génération perdue », ce qui est admettre que des millions de jeunes à travers l’Europe sont sacrifiés au bien de l’oligarchie, comme l’ont été les jeunes hommes de 14-18. Le chiffre est ahurissant : 81 millions de personnes, de tous âges, sont aujourd’hui chômeurs dans l’UE. Que l’on puisse, après ça, faire encore croire que l’UE est la solution la plus souhaitable, qu’elle promeut le bien commun, est sidérant. Pour ce qui est des jeunes diplômés, le chiffre est encore plus inouï : 8 sur 10 des bacs + 8 ont un emploi, quand ils en trouvent un, constitué d’un CDD de quelques mois. Souvenez-vous de ce jeune dont les propos furent rapportés dans Le Monde, autre organe de la mondialisation. Ancien stagiaire dans une banque (LCL), il avait « effectué pas moins de quatorze mois de stage, suivis d’une période d’essai de six mois censée déboucher sur un CDI ». Tout cela pour être ensuite licencié. C’est dire que, contrairement à ce qui nous est seriné à longueur de journée, la population proprement européenne va aller en diminuant. Ces jeunes ne se marient pas, n’ont pas d’enfants ou très tard, car ils n’osent prendre le risque, lorsqu’ils sont responsables, de fonder une famille dans les conditions de précarité d’emploi qui sont les leurs. Ce sont les populations immigrées qui ont des enfants, d’abord parce qu’elles bénéficient d’aides de toutes sortes, auxquelles elles recourent sans hésitation, tandis que les jeunes de souche ont honte d’y faire appel. D’ici vingt ou trente ans au maximum, le métissage de l’Europe sera accompli, ce qui est recherché par les oligarchies. Celles-ci ne se mélangent pas, refusent ce que les familles nobles appelaient autrefois les mésalliances. Ces dernières sont bonnes pour la masse, en voie avancée de servilisation. (Je demande pardon pour ces quelques néologismes, mais ils conviennent parfaitement à mon propos).

Réd. : Voyez-vous dans le problème récent des Roms un élément de ce métissage auquel vous faites allusion ?

K. : Indirectement, oui. Mais c'est un sujet en soi, qui mérite un entretien spécifique.

Réd. : Professeur Koltec, je vous remercie.