ENTRETIEN V

Réd. : Professeur Koltec, nous vous remercions de nous recevoir, malgré votre emploi du temps chargé. Les sujets à aborder seraient nombreux. Nous ne pouvons les évoquer tous. Je souhaiterais revenir brièvement (nous en avons déjà beaucoup parlé) sur le problème de l’emploi. Un jeune sur quatre entre 18 et 30 ans dans la précarité professionnelle (chômage, CDD, stage), une détérioration de plus en plus prononcée des conditions de travail, des sacrifices de plus en plus sensibles exigés des salariés par un grand patronat croulant sous les avantages (salaires mirobolants, stocks-options, parachutes dorés) : vers quel genre de civilisation évoluons-nous ?

K. : La dureté des employeurs envers les employés a toujours existé. Lorsque vous tenez le couteau par le manche, vous avez tendance à en profiter, c’est la loi humaine. Je dirais même – et là je rejoins vos analyses – que c’est la loi de l’univers, qui est, en effet, la prédation. Mais ce que l’Europe, par la voix de ses sages, a toujours regardé comme un progrès vers une authentique civilisation, celle de la responsabilité des maîtres envers les subordonnés, des forts envers les faibles, des riches envers les pauvres, des grands entrepreneurs envers la société, etc., c’est précisément l’atténuation des conditions naturelles. L’homme, en corrigeant la nature dans ce qu’elle a d’impitoyable, s’élève, donc construit une civilisation, une manière de vivre ensemble qui dépasse la règle primaire du « manger ou être mangé ». L’Europe avait progressivement atteint, à partir de 1945, dans des nations telles que la France, les pays scandinaves, l’Allemagne, l’Angleterre, un état civilisé, dans lequel la santé, l’éducation, un salaire décent, le logement, des conditions de travail convenables, un état d’esprit sain dans l’entreprise étaient relativement garantis. Puis est intervenue la mondialisation, c’est-à-dire, schématiquement, l’extension à l’ensemble de l’Europe et à de nombreuses régions du monde de la vision du monde et des mœurs américaines.

Réd. : Ce fut là un tournant ?

K. : Un tournant essentiel, oui. Les Etats-Unis se sont édifiés sur des principes bien spécifiques. En premier lieu, sur la soumission sans états d’âme à la loi universelle : la prédation. Celle-ci implique que le plus fort gagne et que la victime est soit éliminée soit écrasée soit exploitée. Des notions telles que la solidarité, la responsabilité sociale, la société en tant qu’ensemble de citoyens embarqués sur le même paquebot, luttant ensemble pour une survie à laquelle chacun (à quelques exceptions près, je songe ici aux grands criminels) a droit, lui sont étrangères. Du point de vue de notre civilisation, de la civilisation propre à l’Europe, c’est là une régression. Le problème, c’est que cette régression a été mondialisée.

Réd. : Peut-on dire alors que la mondialisation (l’américanisation du monde) est un retour vers la barbarie ?

K. : C’est une évidence. Par rapport à la civilisation européenne dans ce qu’elle avait atteint de plus noble, la « civilisation » américaine est une anti-civilisation, une civilisation barbare, fondée sur la sauvagerie des relations humaines, mais également, c’est un point important, des relations entre l’homme et la nature, puisque l’homme n’utilise pas les ressources naturelles dans le respect de l’harmonie universelle mais dans une perspective uniquement et absolument égoïste, d’exploitation maximum.

Réd. : Cette victoire de la barbarie dans le processus de mondialisation explique donc la dégradation du monde du travail ?

K. : Complètement. Ce qui est grave, ce n’est pas seulement que, selon la conception américaine, le vainqueur (le plus fort, le plus malin, celui qui gagne) s’attribue tout et ne laisse rien aux autres, mais que cette conception empoisonne toutes les relations humaines. Il n’est pratiquement plus un lieu de travail aujourd’hui (entreprise, bureau, administration, hôpital, école, grande distribution, etc.) qui soit épargné par des mesures mesquines d’économie, de sous-effectifs, d’incitation à la rivalité entre salariés (ce qui permet de briser les velléités de regroupement, dans des syndicats ou d'autres formes d'organisation). Là où, dans une maison de retraite par exemple, le confort minimum des patients et du personnel médical nécessiterait que l’on fasse travailler en même temps entre 8 et 10 infirmiers et infirmières, le management (la plupart des directeurs d’établissements médicaux ou scolaires sont des gestionnaires froids) impose entre 5 et 7 personnes, pas plus. Résultat : les patients sont insuffisamment pris en charge, tandis que le personnel, lui, est surchargé, d’où mal de dos, mal aux articulations, accidents (poignets brisés, chutes), découragement, mauvaise humeur, jalousies entre infirmières, etc.

Réd. : Justement, dans ce cadre de sacrifice perpétuel des salariés et des « petits » en règle générale, l’Irlande n’en fournit-elle pas un exemple frappant ?

K. : Oui, à plusieurs titres. Rappelez-vous ce que l’on a appelé, à grands cris de joie, le « miracle » irlandais, lorsque, en une dizaine d’années (1994-2004), le PIB croissait en moyenne de 7 %. Les mesures prises par le gouvernement pour maintenir cette situation furent drastiques : salaires dits « modérés » (c’est-à-dire que les salariés se serraient seuls la ceinture), impôt sur les sociétés le plus bas d’Europe (10 % jusqu’en 2003, puis 12,5%), syndicats insignifiants, profits des multinationales libres d’être déclarés dans le pays où le régime fiscal est le plus favorable (« prix de transfert », qui ne bénéficie donc pas au pays d’accueil), législation sociale extrêmement « souple » (ce qui veut dire que l’on peut traiter les salariés comme des esclaves). Les prédateurs, bien sûr, accourent, Américains en tête (25 % des investissements américains). L’Irlande, pour les grands investisseurs, devient une aubaine : une sorte de grand gâteau confectionné par des gens (les Irlandais) qui n’ont pratiquement pas le droit d’y goûter. Puis la spéculation immobilière s’installe, avec le développement irresponsable du crédit. Le FMI et toutes les institutions liées à la mondialisation exultent. Pourquoi ne le feraient-elles pas puisque ce qui est appliqué en Irlande, en gros, correspond aux « programmes d’ajustement structurels » qui ont ruiné l’Amérique latine (à l’exception d’une frange bourgeoise qu’ils ont somptueusement enrichie). La manière dont tout cela a évolué, nous le savons. Depuis 2008, c’est la débâcle (pas pour les multinationales ou les Irlandais riches, mais pour la population) : salaires en chute libre, bourse en piqué, accroissement rarement vu des inégalités sociales, chômage en hausse de 85 % (oui, vous avez bien lu), recettes de l’Etat en recul de 13 %. Comment réagit-on ? En s’attaquant aux privilèges des investisseurs ? En réinstaurant un protectionnisme raisonnable ? Non. En mettant en œuvre un programme d’austérité lourd, qui ne frappe que les salariés et les PME : salaires des fonctionnaires en baisse de 20 %, allocations familiales amputées de 10 %, prestations sociales en baisse globale, etc.

Réd. : Il semble, effectivement, que l’Irlande soit entrée dans une ère proche de ce que vous appelez la barbarie.

K. : Evidemment puisque, comme le dit Renaud Lambert dans Le Monde diplomatique d’octobre 2010, « la brutalité sociale s’érige en vertu » et que le ministre irlandais des finances vantait cyniquement, en 2009, la « capacité à endurer la douleur » qui caractérise ses compatriotes (ceux qui n'appartiennent pas à son monde). Les choses, par ailleurs, ne s’arrangent guère puisque, logiquement, la chute des investissements (- 15 % en 2008, - 30 % en 2009) a entraîné une chute de la consommation (2009 : - 7 %). Quant à la dette, son évolution est parlante : 30 % du PIB en 2001, probablement 110 % en 2012. Il en va de même pour le déficit budgétaire : 20 % du PIB cette année (2010), 23 % du PNB. Les Irlandais ayant fini par accepter (sous la pression générale) le succédané de Constitution européenne verront très vite que plus d’Europe ne signifie pas plus de bien-être mais davantage d’engloutissement dans le système, ce que vous appelez très justement le SPP (système de pillage planétaire).

Réd. : Professeur Koltec, je vous remercie.