MAI 2010

FAITS ET CONCLUSIONS : RETOUR SUR L’ARMISTICE DE 1940 (I)

Va-t-on enfin pouvoir réévaluer les causes et les conséquences de la Deuxième Guerre mondiale soixante-dix après la défaite éclair de la France face aux divisions du Reich ou la sérénité indispensable fait-elle toujours défaut ? Il est de toute manière certain qu’un réexamen s’impose, lequel implique que l’on entame les certitudes commodes nées d’une interprétation officielle de l’Histoire récente à la lumière glauque et menaçante du politiquement correct. Il est à craindre qu’il faille écorcher aussi bien le mythe gaulliste que celui qui veut à tout prix que l’Europe ait été sauvée par l’Amérique. L’édifiante saga du « monde libre » contre la barbarie nazie exige que l’on nuance singulièrement les choses quand on sait que Staline aux mains rouges faisait partie du premier tandis qu’à la conclusion de la seconde, la fine fleur de la population allemande disparaissait par refus d’un univers perverti mais vainqueur auquel il lui était impensable de se soumettre. Le « monde libre » est aujourd’hui celui de la « guerre contre le terrorisme », un terrorisme qu’il a lui-même méthodiquement édifié et qu’il représente à son tour de plus cruelle sinon de plus sournoise façon que les SS et la gestapo réunis. Une chose, en tout cas, est sûre : l’Allemagne n’a pas plus été l’unique ni même le principal responsable du second conflit mondial qu’elle ne l’avait été du premier. Etablir les faits, tous les faits, sans se préoccuper des images d’Epinal dessinées par les vainqueurs, voilà à quoi sert une réévaluation historique digne de ce nom.

1. DES SUPERIORITES AUTOPROCLAMEES A LA CONFLAGRATION FATALE

Le monde de la fin du XIXe siècle est sans conteste celui de la supériorité européenne, de la supériorité blanche, qui plus est, au sein de laquelle une supériorité spécifique émerge, sûre de son destin, de son bon droit, de ses armes et de son discours : la supériorité anglo-saxonne. Elle est fille d’un livre pernicieux, issu d’un Proche-Orient dont la mentalité, les mœurs, les conceptions sont à l’opposé de ce qui a fait l’Europe : la Grèce, Rome, la Germanie. Fille de la Bible, mais aussi – les deux choses sont liées – fille de théories émises par des hommes de bonne foi mais égarés par la rationalité positiviste héritée de la Révolution française. L’un des plus éminents, Herbert Spencer (1820-1903), influença Darwin et soutint avant lui un « darwinisme social » fondé sur la survie des plus aptes et l’élimination ou la soumission sans états d’âme des plus faibles. De même que les espèces ou les créatures animales les moins adaptées finissent englouties dans l’estomac de leurs prédateurs, les nations ou les pays les plus vulnérables doivent allégeance aux plus puissants.

Dans Social Statics (1851), Spencer explique que « si Dieu existe, nous n’en connaissons rien en dehors de la force fondamentale de l’univers qui découle de lui et nous oblige à nous adapter continuellement à un environnement changeant. Les contextes différents dans lesquels les races humaines évoluent déterminent entre elles des capacités différentes. C’est ce qui fait que certaines races sont supérieures à d’autres, que notamment la race blanche, de souche européenne, est supérieure à la race noire, celle des « sauvages » d’Afrique. » La race blanche est donc responsable de l’« éducation » des races inférieures, forte de quoi elle se doit d’occuper leurs territoires, de les soumettre et de leur apprendre l’alphabet de la civilisation. Première parmi les peuples de race blanche, la race anglo-saxonne peut revendiquer haut et fort ce devoir éducatif.

Devoir, en effet, comme le rappelle l’honnête Kipling (1865-1936) dans son poème Take Up The White Man’s Burden (1899). Honnête, car il s’agit pour la race anglo-saxonne d’envoyer en exil sur des terres lointaines les meilleurs de ses fils (« the best ye breed ») non pour profiter de leur position mais pour répondre aux besoins de ceux que l’on soumet (« to serve your captives’ need »). Les Britanniques ont en partie répondu aux attentes du poète. Ils ont éduqué les plus aptes dans les peuples qu’ils dominaient, mais sans oublier qu’ils étaient une nation de commerçants et de financiers. Loin de toujours rechercher le bien des autres et de leur transmettre ce qui leur était bénéfique (« To seek another’s profit /And work another’s gain »), ils ont surtout enrichi la City, traitant sans ménagement ceux qui résistaient.

Mais il y eut plus implacable. A la suite de cette faute politique que fut, de la part de la France, l’émancipation, qu’elle soutint, des colonies d’Amérique, une nouvelle Angleterre, sur l’autre bord de l’Atlantique, développa les velléités conquérantes de sa patrie d’origine mais sans son élégance aristocratique et en aggravant ses défauts et ses tares. La brute a beau imiter son parent noble, elle a beau le dépasser en fortune et en force, elle n’en demeure pas moins une brute. Ayant survécu à la lutte fratricide qui faillit les emporter 1, les Etats-Unis, liés depuis près d’un demi siècle à la Grande-Bretagne, portèrent plus haut, avec davantage de violence et moins de scrupules, les espoirs de domination de la race anglo-saxonne. Kipling avait été bien naïf en les engageant à reprendre le fardeau (« Take up the white man’s burden »), s’imaginant qu’ils allaient appliquer à la lettre ses préceptes généreux, s’abstenir d’entrer dans les ports, de fouler les routes des pays qu’ils soumettraient (« The ports ye shall not enter/The roads ye shall not tread »). A la fin du XIXe siècle, aucun obstacle ne semblait devoir stopper l’ascension anglo-américaine. La liste avait été longue des conquêtes, des viols de souveraineté, des massacres perpétrés au nom de la civilisation. Le Mexique dépouillé de 40 % de son territoire, Hawaii, Cuba, Porto Rico, Guam, les Philippines 2, envahis et dépouillés d’eux-mêmes, l’Amérique latine pillée, ployée sous le joug, la Chine, le Japon forcés à s’ouvrir, comme sous la menace de leurs pistolets et de leurs sabres des brigands se font ouvrir les portes d’une demeure. La « destinée manifeste » (USA) et la race élue de Dieu (GB) visaient à présent l’Orient, de l’Europe au heartland russe.

L’enchaînement des causes et des effets, malheureusement, avait frappé l’Europe. Ainsi que le souligne l’historien Dominique Venner dans son ouvrage fondamental, Le Siècle de 1914 3, l’Europe de la dernière partie du XIXe siècle bouillonnait. A l’exception de la France, les nations européennes étaient des monarchies, modernes, dynamiques, secouées de soubresauts, certes, mais possédant les hommes indispensables à en propulser l’évolution vers une harmonie optimum sans cesse à rétablir. L’Autriche-Hongrie, modèle d’empire multiculturel au centre de l’Europe, réunissait des peuples différents qu’il convenait de rassembler autour de symboles forts. L’empereur d’Autriche et roi de Hongrie en était un, mais le succès exigeait quelques changements profonds. Réconcilier les nationalités en était le principal. Avisé, dans un premier temps, François-Joseph, homme intègre et bienveillant, offrit à la Hongrie une autonomie dont elle ne fit pas toujours bon usage et dont il eût fallu combler également les Tchèques, les Polonais, les Ruthènes et les Slovènes. Plus tôt que d’autres ensembles nationaux, l’Empire d'Autriche fut un exemple de progrès : libertés civiques, égalité devant la loi, droit de vote, modernisation progressive de l’Etat, liberté d’entreprise furent assurés. Si les opinions publiques des différentes nationalités s’en félicitèrent, elles s’offensèrent du refus de leur octroyer des droits que l'on réservait à la population germanophone. Les autorités hongroises, quant à elles, firent montre d’une intolérance coupable envers leurs propres minorités. Au royaume de Croatie, elles consentirent une certaine autonomie et une diète mais ne réservèrent rien aux Slovaques, aux Roumains et aux Serbes. Au contraire, elles en renforcèrent la magyarisation..

Mais l’Empire possédait les personnalités pour qui une réforme paraissait l’unique et urgente solution. Contre l’intransigeance du parti germanophone, fermé à toute idée de partage avec les autres communautés linguistiques, le prince héritier Rodolphe, à qui son père refusait de confier quelque mission politique d’importance, s’indigna souvent. En dehors de son erreur essentielle, sa profonde hostilité à l’alliance avec l’Allemagne 4, le prince manifestait des qualités certaines. Très jeune encore, il faisait preuve d’une maturité exceptionnnelle, d’un « esprit éveillé, curieux de tout ». Au bénéfice d’une éducation très poussée, allant des sciences naturelles à l’équitation, en passant par l’histoire de l’art et les sciences politiques et juridiques, il réalisera très vite que face à la Hongrie, indûment privilégiée, les Slaves du Sud avaient droit eux aussi à un grand empire danubien. Attentif aux réalités sociales, il s’élève contre le capitalisme sans frein. Vers 1888, il prêche pour la création d’un « triangle d’or de la puissance des Habsbourg Vienne-Budapest-Prague. » Ses articles, ses confidences prouvent qu’il « serait, peut-être, plus tôt que prévu, un empereur et un roi aux idées trop modernes » au goût de certains 5. Après son assassinat camouflé en suicide, son cousin François-Ferdinand, succédant comme héritier à son père, l’archiduc Charles-Louis, manifesta des idées voisines. Réunissant autour de lui, dans le groupe du Belvédère, des personnalités éclairées, autrichiennes, hongroises, roumaines, croates, tchèques, il prévoyait de « faire sauter le verrou du dualisme et d’en finir avec le statut privilégié des Magyars » 6. « Rude, énergique, doué de flair politique, à 51 ans, il était au mieux de sa forme. […] C’était un esprit audacieux. Une sorte de révolutionnaire par le haut à la manière de Bismarck. Il était conscient des périls et se sentait la force d’apporter des réformes salvatrices. L’archiduc ne cachait pas son intention, quand il monterait sur le trône, d’associer les population slaves de l’Empire à une monarchie rénovée. Son but était de réconcilier les nationalités hostiles en une fédération moderne. » 7

La Russie, elle aussi, possédait les hommes nécessaires aux profonds changements qu’exigeait l’évolution des choses. Ces hommes également, tout comme Rodolphe et François-Ferdinand, moururent avant d’avoir pu agir ou d’avoir achevé leur œuvre. Quant à ceux qui réformèrent, leur œuvre ne trouva point grâce devant la férocité fanatique des nihilistes poseurs de bombes. Comme eût fait la monarchie française sous la pression de l’évolution et si on lui en avait laissé le temps, la monarchie russe améliorait ses structures et ses pratiques.

Sous le règne d’Alexandre Ier déjà (1801-1825), la police secrète avait été abolie et les roturiers avaient obtenu de pouvoir acquérir des terres sous réserve de ne pas acquérir du même coup des serfs. Les nobles sont invités à libérer les leurs et à leur donner de surcroît un lot de terres. Le statut de l’instruction publique ouvre l’école à toutes les classes de la société. Nicolas Ier (1825-1855), son successeur, entendait poursuivre les réformes. Il voulait une Russie dans laquelle tout le monde, y compris l’Empereur, fût au service du bien commun. C’est ainsi qu’il promulga un statut de la noblesse, y inscrivant ses droits mais également ses devoirs. Face au coup de force des Décembristes, il rétablit l’ordre mais examine leurs griefs. Opposé au servage, comme l’ensemble des gens éclairés, il interdit aux nobles non propriétaires d’acquérir des serfs sans terre. Aux paysans de l’Etat, il augmente les lots qu’ils possèdent et garantit la protection de leurs élus contre le risque d’arbitraire de la part des fonctionnaires. Il leur ouvre des écoles, améliore leurs procédés de culture. Alexandre II (1855-1881), ensuite, supprime l’esclavage, s’attelle à une réforme de la justice, qu’il veut « rapide, équitable, humaine, égale pour tous », inaugure l’enseignement féminin, multiplie le nombre d’écoles, supprime la censure préalable pour la presse et les livres. Il a contre lui une partie de la bureaucratie et de la noblesse et tous ceux que les réformes dérangent. Il doit compter également avec la plaie des Etats : « nobles déchus, ex-séminaristes sortis du clergé, tous déclassés devenus intellectuels, journalistes, critiques, écrivains » 8, influencés par les Lumières et par le libéralisme matérialiste de Bentham et Spencer, recourant au terrorisme. Sournoisement, l’Angleterre les encourage, intrigue. Les attentats s’enchaînent. Le tsar le plus ouvert à la réforme y succombe, forçant son successeur à des mesures sévères mais nécessaires. Car Alexandre III (1881-1894) a lui aussi le souci du bien commun. Le manifeste de 1855 enjoint à la noblesse de « se préoccuper des besoins du peuple ». Pour que ces besoins puissent être assurés, les autorités ont, depuis des décennies, favorisé un essor économique qui a porté ses fruits. Chemins de fer, métallurgie, mines, grande industrie se sont développés de manière étonnante. Le commerce extérieur, qui représentait 276 millions de roubles au milieu du siècle, en vaut un milliard en 1891, tandis que le budget passe de 654 millions à 891 millions de roubles.

Mais l’on n’entraîne pas cette immense machine qu’est la Russie sur la voie du progrès économique comme on peut le faire d’un petit pays. L’agriculture est encore archaïque. La population des campagnes a fortement augmenté mais sans que puissent être assurées, depuis 1861, de nouvelles distributions de lots. L’agronomie s’améliore peu, les terres manquent. La grande sécheresse de 1891 amène une famine sans précédent dans le bassin de la Volga 9. Les paysans le fuient et s’en vont grossir le prolétariat urbain où ne leur sont offerts que des salaires misérables. De cette situation découlent grèves et désordres. Mais la Russie peut compter sur des personnalités d’envergure. Witte, le ministre des finances, rétablit l’équilibre du budget, encourage la colonisation de la Sibérie et fait créer un ministère de l’Agriculture. Il poursuit sa tâche sous Nicolas II (1894-1917), modernise l’économie, entraînée malgré elle dans la logique du grand capitalisme venu d’Europe et d’Amérique. En 1899, la Russie est à la 4e place mondiale pour la production de fonte, de fer et d’acier ; le rouble est stabilisé, le Transsibérien achevé, ce qui permet l’accélération de la colonisation de la partie asiatique de la Russie. De nouvelles écoles professionnelles naissent, la législation ouvrière s’amplifie, la Banque d’Etat finance des coopératives de crédit dans les campagnes, les besoins de l’agriculture sont sérieusement étudiés. Un autre homme d’Etat de grande valeur intervient au lendemain de la terrible défaite russe face aux Japonais (1905). Sa largeur de vues, son plan intitulé « pacification et réforme » apportent à la Russie, entre 1907 et 1914, une prospérité inespérée et panse quelque peu les plaies de la défaite. Les initiatives de Stolypine et de son équipe, en effet, sont considérables : abolition des derniers vestiges de l’infériorité statutaire des paysans, chacun d’eux étant autorisé à exiger de sa commune que les parcelles qu’il détient soient constituées en propriété individuelle. Il rédige un projet aux termes duquel la liberté de conscience et l’inviolabilité de la personne seront garanties, tandis que la réforme des tribunaux ruraux sera effective. Dès 1913, l’accroissement du bien-être général est un fait avéré ; les besoins intellectuels sont satisfaits jusque dans les couches les moins élevées du peuple. L’histoire, la littérature, la philosophie connaissent un essor exceptionnel diffusé par un nombre croissant de revues et de sociétés lettrées. Malgré tout, la lie révolutionnaire ne désarme pas. Elle organise grèves, mutineries, protestations, attentats. Le 18 septembre 1911, Stolypine est assassiné (Staline achèvera de détruire son oeuvre lors des purges de 1937-38). Face aux menaces, Nicolas II, honnête, pacifique mais faible, est hésitant, indécis, livré à présent à des influences néfastes.

La guerre civile entre Européens vient en partie de là : les hommes susceptibles de poursuivre sur la voie des indispensables réformes, en Russie, en Autriche-Hongrie, sont morts. Les princes, à qui la guerre répugne - Nicolas II, François-Joseph, Guillaume II - sont entraînés vers elle par des personnages que la haine ou le désir d’en découdre animent. Dans cette Europe riche et dynamique, à l’aube de 1914, des forces sont à l’œuvre, déterminées à mettre le feu au continent. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, forts de leur suprématie économique et de leur conviction d’être la race élue, visent déjà à ce que l’on nommerait aujourd’hui une gouvernance globale. Mais devant eux se dresse un rival : l’Allemagne. Mahan et Mackinder ont défini le danger pour les Anglo-Saxons : un heartland russe dont il faut éviter à tout prix qu’il ne s’étende sur un axe Moscou-Berlin. Face à l’alliance germanophone entre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, qui échappe au système d’intégration mondialisée que dirigent Washington et Londres, ils encouragent la constitution d’une alliance contre nature, celle de la France et de l’Angleterre, dans laquelle, bientôt, s’égarera également la Russie. La France joue là un jeu pervers. Elle rêve de revanche. Ayant perdu la guerre de 1870, guerre qu’elle avait déclarée par orgueil, cédant puérilement à une provocation prussienne pourtant aisément décelable, elle entend abattre à présent un adversaire devenu trop puissant. L’Allemagne, pourtant, est un modèle à tous les points de vue.

2. DE LA PRUSSE MALMENEE A L’EMPIRE ALLEMAND TRIOMPHANT

Depuis le sursaut patriotique qui répondit aux agressions de l’Empire napoléonien, le projet d’union des différents Etats allemands avait fait son chemin. La Prusse montra la première la voie en réalisant, au début du XIXe siècle, une union douanière suivie d’une normalisation des poids et mesures, des monnaies, du code législatif et de l’organisation militaire. Soutenu par son excellence intellectuelle et culturelle, l’ensemble germanophone, tant en Allemagne qu’en Autriche-Hongrie, s’était imposé aux peuples formant sur son territoire des minorités. En l’espace de quelques décennies, l’industrie, la science et la technique allemandes dépassèrent leurs pairs ailleurs en Europe. S’étant fourvoyée dans une opposition stupide à la prépondérance de la Prusse, la France fit les frais d’une guerre déclarée à la légère par un Napoléon III honnête et bienveillant mais conseillé par des bellicistes irresponsables. Victimes de « l’opinion », ces derniers poussèrent l’Empereur à acheter le Luxembourg au roi de Hollande, ce qui entraîna la réaction légitime de Bismarck, décidé à ne pas laisser s’égarer une terre qui, de par sa langue et son histoire, était allemande. A la suite de la défaite française, l’Empire allemand naquit (18 janvier 1871). Sa force résidait dans le fait que, de par le peu de poids octroyé au Reichstag, sa structure politique était celle d’une monarchie constitutionnelle mais non parlementaire. Dominée par la Prusse et les Junkers, aristocrates des régions orientales, à la discipline de vie et à la morale strictes, conscients de leurs responsabilités sociales, elle sut préserver les instruments du succès : prérogative royale, puissance militaire, protectionnisme (qui, à la même époque, assurait la prospérité des Etats-Unis). Grand homme d’Etat, Otto von Bismarck avait pris les premières mesures susceptibles d’incommoder ceux qui ne pouvaient que considérer la montée en grandeur et en puissance de l’Allemagne comme intolérable : la Grande-Bretagne et, d’autant plus sournoisement qu’ils sont éloignés, les Etats-Unis. Face à l’invasion des produits issus de l’industrie métallurgique anglaise, il dressa des droits de douane suffisamment élevés pour qu’ils soient efficaces. Dans le même élan, comprenant que le socialisme séduisait les masses mais constituait une menace pour la cohésion nationale avec son internationalisme et son intransigeance révolutionnaire, il mit sur pied un programme de mesures sociales dont on ne voyait l’équivalent nulle part ailleurs. Appuyé par Guillaume Ier qui, selon la tradition prussienne, estimait du devoir du souverain de veiller au bien-être matériel de ses sujets, particulièrement des plus vulnérables, il établit en un peu moins de six années (1883-1889) des lois d’assistance ouvrière assurant les travailleurs contre la maladie et les accidents, tandis que vieillards et infirmes bénéficièrent de caisses de retraite.

A l’avènement de Guillaume II, en 1888, homme d’intelligence, de devoir et de piété, imbu de sa mission et de ses responsabilités, la pente ascendante de l’Allemagne reprit de plus belle. Forte d’une population passée de 50 à près de 70 millions en vingt-cinq ans, celle-ci donna l’exemple d’une expansion foudroyante. Augmentant la fertilité des sols par de nouvelles méthodes d’assolement et l’utilisation d’engrais chimiques, elle se trouva bientôt au quatrième rang mondial pour le blé, au second pour l’avoine, au premier pour le seigle, la betterave et la pomme de terre. Elle devint également une rude concurrence pour les céréales américaines. Sur le plan industriel, la croissance était identique : troisième pour la production de la houille, seconde pour le fer, la fonte, l’acier, le zinc, première pour les sucreries, les produits chimiques, les colorants, l’industrie électrique. Le très haut niveau des sciences et des universités explique une telle prospérité, soutenue par les banques et rendue efficace par la concentration industrielle. Le marché intérieur, précieux mais ne suffisant plus, il fallut considérer la question des marchés étrangers. C’est là que les autres nations colonisatrices, spécialement anglo-saxonnes, se sentirent provoquées. Conquérant des marchés au Levant, en Asie et en Amérique du Sud, les marchands allemands indisposèrent les Anglo-Américains et les Français. Les premiers d’autant plus que l’Allemagne disposait à présent de l’instrument indispensable à son expansion économique hors des frontières de l’Europe : une marine marchande et une marine de guerre dont le tonnage et la modernité alarmaient Londres et Washington.

Le moment est venu d’appliquer encore plus strictement les règles de la géopolitique au cas de l’Allemagne et d’abandonner la vision imposée par les « vainqueurs » de 1918 et de 1945.

L’image d’un empire prussien, donc militaire et brutal, doit enfin faire place à celle d’un Etat au parcours hautement respectable. La Prusse de l’admirable reine Louise, ennemie jurée de Napoléon Ier, n’a-t-elle pas, entre 1815 et 1871, érigé par ses seules forces et son seul génie un empire certes sans concession mais respectueux des cultures étrangères qui l’entouraient ? S’il est passé sous les fourches caudines de la condamnation historique, cet empire le doit aux nations que son affirmation gênait dans leur volonté d’expansion et de domination. En effet, en quoi le pangermanisme ambiant dans les pays germanophones était-il plus blâmable que la « destinée manifeste » américaine ou la conviction britannique d’être en droit d’étendre sa domination sur le globe “at Heav’n’s command” comme le proclamait le Rule Britannia, chant patriotique de l’Angleterre depuis 1740 ? La conception hégémonique allemande, fondée sur la supériorité ethnique ou raciale, n’est ni plus ni moins explicable que la conception hégémonique anglo-saxonne, abreuvée à la même source, celle de Spencer et de von Hartmann. La différence d'interprétation surgit tout droit de la loi des vainqueurs. Les Anglo-Saxons ayant réussi à faire triompher leur conception, ils n’eurent aucune peine à faire accepter l’idée que seuls la Prusse, puis, par extension, l’Allemagne, et enfin l’espace germanique tout entier professaient une théorie inacceptable, que la défaite avait proscrite pour ainsi dire par la volonté du Ciel.

Pourtant, si l’affirmation d’une germanité pesante de la part des élites germanophones autrichiennes a sans aucun doute influé sur la détermination des minorités de la Double Monarchie à gagner leur autonomie, fragilisant ainsi une construction politique qui, quoi qu’on dise, s’affichait comme un modèle séduisant de vivre ensemble à l’intérieur d’un espace défini, il en allait de même pour les peuples que dominaient les Anglais ou les Américains. Il y avait d’ailleurs pire. La manière dont les Hongrois, peu sensibles aux aménagements autrichiens qui, progressivement, relâchèrent leur pression sur les communautés non germanophones, exercèrent une hégémonie rigoureuse sur les Croates et les Serbes, leur imposant une magyarisation jusque dans les programmes scolaires, fut oubliée une fois l’Autriche-Hongrie dissoute et les minorités européennes furent malmenées par les traités de 1919 comme elles ne l’avaient jamais été auparavant. La réalité, ne craignons pas de l’affirmer, est qu’entre la seconde moitié du XIXe siècle et les premières années du XXe, s’affrontaient deux grands impérialismes : un impérialisme modéré, celui de l’Allemagne, qui réclamait en toute légitimité sa part du gâteau colonial, et un impérialisme nettement plus agressif et à visée mondiale, celui du condominium anglo-saxon. Ce dernier ne pouvait tolérer plus longtemps que le système global qu’il s’était efforcé d’ériger, tant sur le plan économique que sur les plans militaire et diplomatique, fût battu en brèche par un système rival. Il fallut, pour le malheur de l’Europe, que les hommes les plus conscients des dangers en gestation ou bien ne fussent pas écoutés ou bien mourussent de leur belle mort ou assassinés.

Autre infortune : les blessures de la déroute française de 1870-71, loin d’être cicatrisées, macéraient dans un ressassement de haine et de rancœur, encouragées par des figures comme Déroulède ou, plus tard, Poincaré, Clémenceau. Ce dernier, chef du gouvernement en 1913, stimule dans ses discours la préparation morale à une guerre dans laquelle la France, engagée sans réfléchir aux côtés de l’ennemi héréditaire britannique dès 1904 (Entente cordiale, réaffirmée en 1907 par la Triple Entente), s’apprête à faire le jeu des Anglo-Saxons. Personne, dans la « patrie de la Raison », n’a alors su attirer l’attention des décideurs sur le péril qu’il y avait à soutenir le combat de la Thalassocratie, forte des théories de Mahan et de Mackinder, contre l’un des piliers du heartland continental. La Grande-Bretagne, qui, au cours de l’Histoire, n’avait cessé de dresser les unes contre les autres les nations européennes afin de faciliter l’expansion de son empire, parvint à prévenir la constitution d’un axe Paris-Berlin-Moscou qui eût sans doute empêché la dislocation de la civilisation européenne. A l’aube du conflit qui allait précipiter celle-ci, ni Nicolas II, tsar de Russie, ni Guillaume II, empereur d’Allemagne, ni François-Joseph, empereur d’Autriche-Hongrie, ne souhaitaient la guerre. Aucun ne sut néanmoins résister à ceux de leur entourage qui la plébiscitaient. L’archiduc Rodolphe et Stolypine avaient été tués, l’héritier du trône d’Autriche, François-Ferdinand le serait bientôt. Jaurès fut assassiné alors que les premières troupes s’ébranlaient. Partout, les fauteurs de guerre se frottaient les mains. Dans cette folie qui s’était emparée des pays d’Europe, l’Allemagne portait certainement une responsabilité moindre que la Russie, la France et l’Angleterre.

Avec sa lucidité coutumière, Aymeric Chauprade a clairement analysé les prémices de la catastrophe. Dans les premières années du XXe siècle, « le mondialisme anglo-américain est alors en marche. » Dans un espace mondial dominé par l’échange, dont les économies sont intégrées comme jamais auparavant, « la Grande-Bretagne est le cœur du système financier mondial (la City), le nœud du commerce international […], le premier producteur de charbon et de fer. Dans ses sociétés secrètes, telle la Table Ronde, les disciples anglais et américains de l’utopiste John Ruskin […] rêvent d’un gouvernement mondial anglophone. » L’Angleterre s’efforce d’appliquer le rêve exprimé par Charles Kingsley, celui de la « glorieuse mission que Dieu avait assignée à la race anglaise : nourrir le monde et le soumettre. » Ce rêve, la montée en puissance et les attentes légitimes d’une Allemagne décidée à jouer son propre jeu sont en mesure de le contrecarrer 10. Tant le revanchisme français que la volonté anglo-saxonne d’effacer l’espace germanique en tant que puissance contribueront à faire injustement de l’Allemagne le parangon de la barbarie. Guillaume II échappa de peu au procès imbécile que voulurent lui faire les alliés pour crime de guerre, une manie anglo-saxonne qui criminalise l’adversaire, ôte le respect que l’on doit avoir pour celui que l’on affronte et le diabolise.

3. VERSAILLES OU L’INIQUITE PARADIGMATIQUE

Il convenait évidemment à ce concurrent qu’était l’Allemagne pour les puissances anglo-saxonnes que celle-ci fût reconnue unique responsable du bain de sang qui commença à évincer l’Europe de l’Histoire. Pourtant, à la seule vue des événements, rien ne vient justifier une pareille thèse.

Rappelons que dans les années précédant le conflit, les bellicistes étaient partout. Ayant vécu cette époque, Stefan Zweig témoigne : « Partout le sang montait à la tête des Etats, y portant la congestion. » Les hymnes au patriotisme, les chants enflammés appelant à la revanche emplissaient la France de leur tonnerre. Assistant à une séance de cinéma à Tours au printemps de 1914, Zweig rapporte l’épisode suivant. Dans les actualités précédant le film furent projetées des images de l’Empereur d’Allemagne Guillaume II rendant visite à l’Empereur François-Joseph. « Au moment où l’Empereur parut sur l’écran éclata tout à fait spontanément dans la salle obscure un vacarme de sifflets et de trépignements. Tout le monde criait et sifflait, femmes, hommes, enfants, tous huaient comme s’ils étaient personnellement offensés. J’en fus effrayé, effrayé du fond du cœur. Car je sentis combien il avait fallu que l’empoisonnement par la propagande de haine poursuivie des années durant gagnât de terrain, si même ici, dans une petite ville de province, les citoyens et les soldats sans malice avaient déjà été excités à ce point contre l’Empereur, contre l’Allemagne, qu’une simple image fugitive sur l’écran pouvait mettre le feu aux poudres. […] Cela n’avait duré qu’une seconde, mais une seconde qui me montra à quel point il pourrait être facile, au moment d’une crise sérieuse, de soulever les peuples de part et d’autre de la frontière ».11

Rappelons également que l’enchaînement des faits absout aussi bien l’Autriche-Hongrie, particulièrement martyre en l’occurrence, que l’Empire allemand. Le geste qui mit le feu aux poudres fut accompli le 28 juin 1914, aboutissement d’un complot ourdi par un groupuscule d’officiers et de sympathisants serbes haineux, la « Main noire ». Chaque fois que des gouvernements ou des ministres accouchent de solutions raisonnables, il se trouve des extrémistes pour les réduire à néant de manière brutale et irraisonnée. Ce sont les attentats anarchistes contre les tsars les plus soucieux du bien public qui attirèrent en retour un durcissement dont de belles âmes arguèrent pour abattre un régime en pleine évolution. Ce sont les « Jeunes Tchèques » qui annulèrent les salutaires mesures du comte von Taaffe et forcèrent les autorités autrichiennes à resserrer un carcan qu’elles jugeaient moins nécessaire. Ce fut le pistolet de Gavrilo Princip qui, en tuant l’héritier François-Ferdinand et son épouse, assassina du même coup toute chance de paix. Le colonel Constantin Dimitrievitch, le deus ex machina du complot, incité par Armatov, l’attaché russe à Belgrade, vouait à l’Autriche une haine implacable et le diplomate russe l’assura, en cas de guerre, du soutien de son pays. Les Serbes rêvaient alors de la Grande Serbie. L’élimination de l’héritier des Habsbourg constituait un premier pas, pensait Dimitrievitch, vers l’indépendance serbe.

L’Autriche-Hongrie répondra à la provocation par un ultimatum maladroit, dans la mesure où il était tardif, contenait au moins une exigence qu’aucun pays souverain ne saurait accepter et ponctuait une enquête qui n’avait pu démontrer la responsabilité de l’Etat serbe dans l’attentat. Dans l’enchaînement qui suivit le refus serbe, face à des éléments qui poussèrent à la guerre (von Moltke, l’état-major russe, Berchtold), les personnalités qui lui étaient hostiles et qui tentèrent de modérer ces derniers (Bethmann-Hollweg, le comte Tisza, Guillaume II, Nicolas II) furent impuissantes et durent céder. Le reste n’a qu’un nom : engrenage. A cause de la politique stupide des traités d’assistance mutuelle, cette politique que George Washington avait conseillé à ses compatriotes de ne jamais adopter (ce qu’ils firent), le chemin vers la conflagration était tout tracé. Là encore, la responsabilité du déclenchement des hostilités n’est pas allemande mais russe. La Serbie mobilise la première (25 juillet), ce qui se comprend étant donné le danger d’une réaction autrichienne violente, mais la Russie l’y a engagée et lui renouvelle son soutien (27 juillet). Le pas suivant est accompli par la France : Joffre ordonne d’acheminer vers la métropole trois régiments de tirailleurs marocains, signal déplorable, tandis que la Royal Navy est mise ostensiblement sur pied de guerre. L’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie le 28 juillet. En l’absence de traités, l’affaire se fût terminée avec un minimum de conséquences pour l’entourage immédiat des deux pays. Les traités existant, la Russie prend, le 30 juillet à 12 h, la décision de mobiliser, mobilisation qui deviendra effective le 31 au matin. L’Allemagne est obligée de répondre. Le 31 à midi, elle proclame « l’état de danger de guerre » (et non la mobilisation). Le même jour à 12 h 30, c’est la Double Monarchie qui lance l’ordre de mobilisation générale. Le 1er août, la France à son tour mobilise, en même temps que l’Allemagne.

Le bellicisme, en l’espèce, n’est, on le voit, pas particulièrement allemand. Le grand reproche fait à l’Allemagne, par la suite, sera qu’elle déclara la guerre à la France (3 août) et viola la neutralité belge. Reproche fallacieux, lui aussi. Il était impossible à l’Allemagne d’affronter deux adversaires en même temps, un à l’est, l’autre à l’ouest. Il était prévu par le plan Schlieffen qu’elle se défende - comme allaient le faire les Israéliens lors de la guerre des Six-Jours (1967) - en attaquant la première. Ce que l’on a accepté d’Israël, qui était pourtant dans son tort puisqu’il occupait déjà des territoires qui n’étaient pas les siens, on ne peut que l’admettre de l’Allemagne encerclée. Le plan prévoit une attaque éclair contre la France, la mise hors course de celle-ci puis le retournement de l’ensemble des troupes contre la Russie. Lors du débat sur les responsabilités de la guerre, force est de reconnaître l’iniquité avec laquelle a été traitée l’Allemagne. L’article 231 du traité de Versailles énonce : « L’Allemagne est responsable de tous les dommages subis par les Etats alliés et associés du fait de la guerre déclenchée par l’Allemagne et ses alliés. » Le mensonge ici est non seulement flagrant mais ignoble. Déjà le texte rédigé en commun par des experts français et allemand en 1951 avait conclu que « les documents ne permettent pas d’attribuer en 1914 une volonté préméditée de guerre européenne à aucun gouvernement ou à aucun peuple. » Mais c’est le livre récent de Léon Schirmann, Eté 1914. Mensonge et désinformation. Comment on « vend » une guerre, qui s’est révélé décisif 12. Il y démontre à quelles manoeuvres se sont livrées les autorités françaises pour déformer la réalité et par là faire peser la responsabilité de la guerre sur l’Allemagne.

En fait, c’est l’ensemble du processus de Versailles qui, pour peu qu’on l’examine objectivement, manifeste une perversité inouïe. Deux logiques y sont à l’œuvre. La plus importante est la logique anglo-saxonne, essentiellement américaine, les Anglais s’étant, pour l’essentiel, fidèles en cela au vœu de Kipling, déchargés de la plus lourde part du « fardeau blanc » sur leurs cousins d’outre-Atlantique. Dès 1915, les Etats-Unis expriment clairement leur volonté d’en finir avec leur rival allemand. Un système mondialisé en court de perfectionnement aussi prometteur que le système imaginé par Washington – et dont nous voyons aujourd’hui les sinistres conséquences – ne saurait, à leurs yeux, être mis en péril par quiconque. Mais, prudent, le gouvernement américain traduit son intention en langue de bois : il s’agit de « terrasser le militarisme et d’empêcher qu’il continue à projeter son ombre sur le monde »13. Il est vrai que les Américains s’y connaissaient en matière de militarisme, leurs troupes ayant, entre 1846 et 1915, massacré en grand nombre Mexicains, Hawaiiens, Cubains, Portoricains, Philippins, Chinois, Latino-américains. Wilson et ses conseillers choisissent la technique de la balkanisation, tout en proclamant que c’est là précisément ce qu’ils veulent éviter. En sous-main, ils favorisent tous les mouvements nationalistes au sein de l’Autriche-Hongrie, appliquant une manœuvre de mise en tension qui, à terme, signera l’arrêt de mort de la monarchie multinationale au centre de l’Europe : il est des exemples de réussite, même incomplète, qu’il vaut mieux effacer, de crainte qu'ils ne soient une source d'inspiration 14.

Le choix opéré par les alliés européens de Wilson comme arbitre n’eût pu être plus malheureux. C’était livrer l’Europe à ses futurs bourreaux. D’européen, l'avenir du conflit glissa peu à peu vers l’internationalisation, c’est-à-dire vers la remise des clés politiques de la guerre aux mains de qui voulait justement détruire l’Europe européenne. De même que l’adoption du christianisme en tant que religion d’Etat sous Constantin acheva de détruire ce qui restait de l’âme authentiquement romaine, l’intervention de Wilson condamna par avance les conceptions véritablement européennes du politique, du social et de l’économique. Ce qu’il nommait « les canons de l’ancienne diplomatie » était en fait la manière typiquement européenne de concevoir la pratique des sciences gouvernementales. Wilson ne demeura pas longtemps dans le déni de ses buts véritables. Ce qu’il entendait mettre en place, de gré ou de force, au nom de l’oligarchie dont il assurait les intérêts, était bien un « nouvel ordre international », première mouture du Système de Pillage planétaire (SPP) en action en ce début de XXIe siècle 15. Afin que cette diplomatie nouvelle entre en jeu, l’Allemagne devait se plier à ses préceptes et l’Autriche-Hongrie disparaître. C’est pourquoi la proposition de l’Empereur d’Autriche, Charles, homme d’une grande droiture, effaré par l’hécatombe des peuples européens qu’il voyait sous ses yeux, fut refusée. Il s’agissait avant tout, tant pour les Anglo-Saxons que pour des Français aveuglés par leur volonté de revanche, de ne pas offrir aux nations germaniques l’occasion d’échapper à leur destin. Les grandes figures politiques européennes étaient prêtes, plutôt que de l'envisager, à sacrifier à la fois la souveraineté de leurs nations et l’indépendance de l’Europe.

En avril 1917, les Etats-Unis déclarent la guerre à l’Allemagne. Le risque de trop nombreux morts américains était à présent écarté. L’essentiel de l’effort pour faire reculer les Allemands et les Autrichiens avait été accompli par les Européens eux-mêmes, au prix d’une large part des forces vives de leurs populations. L’heure était venue, pour les Américains, d’aider à porter l’estocade et de cueillir les fruits de l’intervention. Après avoir feint une tendance au compromis avec l'adversaire, Wilson opte définitivement pour la « guerre à l’impérialisme allemand ». L’Allemagne, précisément, cherche un Etat neutre qui puisse servir de médiateur. Le gouvernement de Guillaume II sait qu’il n’a pas intérêt à être acculé à une reddition sans condition qui rendrait vaine toute velléité de souveraineté future. L’Allemagne, par l’intermédiaire de la Suisse, l’Autriche-Hongrie, par celui de la Suède, s’adressent à Washington. La réponse ne tarde pas. Comme très souvent, les Américains ont recours au chantage : la médiation est acceptée à condition que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie abdiquent toute volonté de demeurer ce qu’elles sont. Première condition : la démocratisation, c’est-à-dire l’acceptation du système ploutocratique de l’Amérique et de la France, soutiens du « nouvel ordre international ». Seconde condition : la dissolution de la Double Monarchie en nations nouvelles. L’arbitraire le plus complet s’installe. L’Allemagne devra renoncer au système monarchique comme à son potentiel militaire. Ses gouvernants voient leur légitimité mise en cause par un pouvoir extérieur, ce qui contredit ouvertement le principe que prétend défendre Wilson, celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et donc à choisir librement la forme de leur gouvernement.

Quelques personnalités politiques européennes, abandonnant la veulerie qui prévaut, se posent quand même quelques questions nécessaires. « Pourquoi la justice devrait-elle être définie par un chef d’Etat d’au-delà des mers, étranger aux problèmes de l’Europe, peu apte à les juger ? 16 » Les doutes n’aboutissent pourtant à aucune remise en cause du rôle des Etats-Unis. Leur président se bat pour promouvoir sa Société des Nations, ancêtre de l’ONU, au sein de laquelle les Etats-Unis seraient tout puissants et bénéficieraient du pouvoir exorbitant de contrôler les communications maritimes, les interdisant à toute nation rivale. La signature du traité, dans la galerie des glaces du palais de Versailles, est d’autant plus humiliante pour l’Allemagne qu’elle commémore la naissance, en ce même lieu, de son Empire, en 1871, et constitue ainsi, aux yeux des dirigeants français, et d’abord de Clémenceau, « la purification la plus symbolique de l’Histoire européenne » 17. Description on ne peut plus inappropriée de la part d’un pays, la France, qui avait perdu une guerre qu’elle avait déclarée, et caractéristique d’une pseudo-démocratie déterminée à détruire un système monarchique qui lui rappelle le pouvoir arbitral abattu chez elle cent ans plus tôt.

La délégation américaine est impressionnante : 1300 experts, tous ou presque du monde des affaires. A leur tête, un président qui avoue concevoir pour les Allemands un mépris profond. Les Anglais ne sont pas en reste. Lloyd George proclame qu’il faut faire « payer les Allemands jusqu’à leur dernier pfennig », ce qui condamne le pays à un recul économique sans précédent qui convient aux Anglo-Saxons. Le temps est venu, en éliminant un rival particulièrement dangereux, d’imposer le système économique et financier anglo-saxon, appelé à devenir global. L’empire colonial allemand, dépouille non négligeable, doit être démantelé et tout rétablissement d’une quelconque hégémonie germanique rendue impossible. La liberté des mers, notamment, ne leur sera pas accordée. Le traité, enfin, est mis sur la table : il est consternant pour tout observateur impartial. Le chef des délégués allemands, le comte Brockdorff-Rantzau, l’apprécie à sa juste valeur : « On nous demande de nous reconnaître comme les seuls coupables. Un tel aveu serait un mensonge […]. Nous sommes loin de décliner toute responsabilité, mais nous ne pouvons admettre que l’Allemagne et son peuple aient été les seuls coupables de cet immense conflit. » Le chancelier Scheidemann émet un jugement sans appel à propos de Wilson : « Voilà un homme qui avait promis une paix juste ! Comment peut-il participer à un projet de traité dicté par la haine ? Wilson est un hypocrite et le traité de Versailles le crime le plus vil de toute l’Histoire ! »

Hypocrisie, certes. Mais le président américain et ses conseillers anglo-saxons ne pouvaient avouer à la face du monde que leur objectif n’était pas d’obtenir un traité équitable pour toutes les parties mais d’imposer au monde, et à l’Europe en premier lieu, un système mondial dont les oligarchies américano-centrées tireraient définitivement les ficelles. Pour cela, il serait nécessaire d’abattre l’Allemagne une seconde fois, avec pour conséquence l’effacement de l’Europe et de sa civilisation.

NOTES :

1. La guerre de Sécession, qui vit disparaître l’unique partie de l’Amérique qui en eût pu relever le niveau, eût pu, si le Sud avait été plus riche numériquement et amplement pourvu en armes et munitions, engloutir à jamais la future nation prédatrice qu’elle allait devenir. Une coalition d’Etats européens débarquant alors sur les côtes américaines eût aisément soumis ces populations dont le monde n’a pas fini de regretter qu’elles aient subsisté.

2. Contre les Philippines, les Etats-Unis ont payé à l’Espagne 20 millions de dollars : l’obole d’un vainqueur que le vaincu ne pouvait qu’accepter.

3. Pygmalion, 2006.

4. Le 18 février 1889, l’archiduchesse Marie-Valérie, sœur de Rodolphe, précise dans son journal intime que « seul l’amour pour Papa retient les peuples d’Autriche de dire officiellement comment ils veulent être intégrés dans la grande patrie allemande. » On voit là que la grande misère supposée du peuple autrichien lors de l’Anschluss n’est que propagande.

5. Jean des Cars, Rodolphe et les secrets de Mayerling, Tempus, Perrin, 2007.

6. Henry Bogdan, Histoire des Habsbourg, Tempus, Perrin, 2005.

7. Dominique Venner, « Comment ? Pourquoi ? », La Nouvelle Revue d’Histoire, 14, septembre-octobre 2004.

8. Pierre Pascal, Histoire de la Russie, PUF, 1980.

9. On songe aux paroles de Philippe le Bel, regrettant que ce que le peuple demande, et qu’il voudrait leur donner, dépende du temps et non de lui.

10. Aymeric Chauprade, “L’explosion de 1914 : rien n’était prévisible”, La Nouvelle Revue d’Histoire, 14, septembre-octobre 2004.

11. Le Monde d’hier, Belfond, 1983.

12. Editions Italiques, 2003.

13. Charles Zorgbibe, Wilson : un croisé à la Maison-Blanche, Presses de Science-Po, 1998.

14. C’est ce qui s’est produit avec Cuba. Les premiers et indéniables succès du gouvernement révolutionnaire castriste dès 1959 constituaient un exemple de régime basé sur des principes diamétralement inverses de ceux du capitalisme américain susceptible de faire tache d’huile dans toute l’Amérique latine. Le blocus, qui étouffa peu à peu Cuba, mit un terme à cette expérience insupportable pour l’oligarchie américaine.

15. Cf. la rubrique Contextes géopolitiques.

16. Zorgbibe, Op. cit.

17. Ibid.