SEPTEMBRE-OCTOBRE 2010

FAITS ET CONCLUSIONS : DROITS DE L'HOMME ET SUBVERSION

Rome, qui avait atteint avec l’Empire le stade le plus accompli de son existence et propulsé du même coup l’Europe à un niveau de civilisation dont elle n’avait point à rougir face à la Chine des Han postérieurs ou de l’Egypte à son sommet, fut, on le sait, conduite à sa perte en grande partie par le poison de l’idéologie chrétienne. Ce ne fut pas la seule raison; l’extension excessive du territoire en fut une autre, ainsi que l’octroi à tous les habitants, d’où qu’ils vinssent et quels que fussent leurs sentiments vis-à-vis de l’Empire, de la nationalité romaine. Dans le premier cas, il eût été préférable de se conformer au souhait d’Auguste qui, dans sa sagesse, avait jugé l’espace romain suffisamment vaste et exprimé sa crainte qu’une amplification finît par lui être fatale, conseillant donc de s’abstenir de toute conquête ultérieure. Dans le second, la grande tolérance romaine en matière de religion empêcha que les autorités impériales fissent du péril venu de Palestine l’analyse qui s’imposait. Estimant le discours des porte-parole du Christ, ce fils de charpentier semblable à tant d’autres qui se prenaient pour Dieu, aussi inoffensif que le leur paraissaient les principes de l’Ancien Testament véhiculés par les Juifs, ils ne virent pas ce que cette nouvelle religion orientale portait en germe de subversif.

I. DU CHRISTIANISME AUX DROITS DE L'HOMME

Si les Juifs se contentaient de demander un statut à part, qui les dispensait du culte impérial et leur permettait de vivre en vase clos, les chrétiens firent d’emblée preuve d’une intolérance d’abord sournoise puis de plus en plus explicite, exigeant que tous les cultes s’inclinent devant celui du « seul vrai Dieu » : le leur. Habitués au multiple, à l’unité dans la diversité, source de richesse et opposée à l’uniformité, les Romains mirent plus d’un siècle et demi à réaliser ce que la doctrine chrétienne contenait de mortel pour eux. Ils ne comprirent que tard la signification des "phénomènes déclenchés par l'arrivée d'un nombre croissant d'hommes et de femmes revendiquant le monopole de la vérité théologique et résolus à répandre cette vérité par une démarche missionnaire." (Polymnia Athanassiadi, Vers la pensée unique : la montée de l'intolérance dans l'Antiquitié tardive, Les Belles Lettres, 2010). Véritable inversion des valeurs, la doctrine qu'ils avaient résolu d'imposer partout louait ce qui était bas et fustigeait ce qui procurait à Rome sa force : la virilité du corps et de l’âme, la beauté et la santé physiques et mentales, la fierté de sa civilisation et de sa réussite (droit, structures politiques, architecture, langue, art, ouverture, tolérance). En abaissant ce qui était grand et en élevant ce qui était médiocre, le christianisme entama sérieusement la conception aristocratique de l’Empire, celle qui instaure une hiérarchie naturelle entre les citoyens, les meilleurs occupant les places les plus élevées.

Certes, tout n’y était pas parfait. Rien de ce qui est humain ne peut l’être. Mais à y regarder de plus près, quelles améliorations l’esprit chrétien a-t-il apportées à un empire cohérent et solide ? Tout y reposait sur l’esclavage ? Mais toutes les civilisations de l'Antiquité y avaient ouvertement recours. L’Empire devenu chrétien, sous Constantin, par l’Edit de Milan (313), supprima-t-il l’esclavage ? Il l’aggrava. Les maîtres chrétiens furent infiniment plus durs envers leurs esclaves que leurs prédécesseurs. Les intrigues, les coups fourrés, les dépravations - tout cela inhérent aux civilisations humaines quelles qu’elles soient, car telle est la nature de l’homme – cessèrent-elles ? Elles s’amplifièrent. Les envahisseurs germains, agglutinés aux frontières, obtinrent des garanties que les autorités de la Rome chrétienne trahirent. Il en résulta la défaite d’Andrinople (378), la mort d’un empereur (Valens), la destruction de l’armée, le chemin libre vers l’effacement. Odoacre s’annonce dans cette défaite, Romulus Augustulus y est en gestation.

La première mise en garde sérieuse contre le danger chrétien date des années 70-80 après notre ère, c’est-à-dire d’environ cent trente ans après les prêches du Christ, une centaine d’années après que le poison eut progressivement pénétré les veines de l’Empire. Celse, dans son essai, fut effectivement le premier à rédiger une analyse rigoureuse d’une doctrine qui abattait un à un les piliers de la civilisation romaine. Que cette doctrine eût contaminé les mécontents, les frustrés, les faibles, les médiocres, cela se comprend. Mais elle finit par pervertir le jugement des élites, de ceux qui étaient proches du pouvoir. Il n’est pas indifférent que le premier empereur à avoir réagi comme il le fallait, Marc-Aurèle, ait été aussi l’un des plus honnêtes, l’un des plus soucieux du bien commun, de la justice. L’un des plus sévères aussi avec lui-même, jugeant sans complaisance ses défauts, ses faiblesses, livrant ses pensées dans l’un des livres les plus édifiants jamais écrits. Il entrevit le danger que courait l’Empire. Aussi décida-t-il d’extirper de son sein cette confrérie étrangère, dans toute l’acception de ce mot. Est étranger, ce qui nous éloigne de nous-mêmes, nous retire peu à peu à ce qui est notre nature profonde et nous fait autre. Il ne s’agit point ici de refuser l’accueil de l’autre : nulle autre civilisation n’a accueilli l’altérité comme Rome. Il s’agit, en revanche, de ne pas se perdre dans l’autre, de ne pas céder à ses invectives ou ses leurres au point de ne plus se reconnaître soi-même. Celse perçut clairement ce que des conceptions propres à un Moyen-Orient intolérant et fanatique par essence avaient de contraire à la mentalité européenne (même si le concept d’Europe n’avait pas encore explicitement cours). Persévérer dans son acceptation des principes évangéliques condamnait, à plus ou moins brève échéance, la civilisation romaine à s’anéantir dans un magma conceptuel qui lui était profondément antinomique.

Qu’y a-t-il, en effet, de plus contraire aux principes virils et sains des Romains que des notions telles que ne pas résister aux méchants, tendre la joue gauche si l’on vous frappe sur la droite, abandonner aussi votre manteau à celui qui exige de vous votre tunique ? Ce sont là des principes suicidaires, comme le sont, mais à un degré plus élevé encore, ces conseils aberrants : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent. » Un Romain digne de ce nom – mais il en va de même pour tout individu raisonnable – se sentait, tandis que l’idéologie chrétienne commençait à s’insinuer dans la société, heurté dans son entendement, son intelligence, sa dignité d’homme à entendre de pareilles fadaises. Face à un homme décidé à vous blesser, qui, dans toute sa mauvaise foi, cherche à vous spolier, ne pas résister, pis encore, renoncer à vous opposer à lui, passait à juste titre, au mieux pour de la bêtise, au pire pour de la lâcheté. Comment aimer celui qui vous hait sans le conforter dans sa haine en y ajoutant du mépris ? Un mépris mérité, d’ailleurs, car faire preuve de faiblesse envers celui qui veut votre perte, répondre par un amour contre nature à une haine qui lui paraît naturelle, c’est s’abaisser au niveau des larves. Aimer celui qui vous hait ne saurait vous valoir que son dédain, ce qui est justice. Baisser la garde devant un ennemi qui n’attend qu’une occasion pour appuyer sur la détente de son arme vous vaudra une balle entre les deux yeux, sort que vous aurez alors mille fois mérité.

Qu’un vrai Romain ait jugé ces propos délirants et n’y ait pas prêté davantage d’attention que s’ils provenaient d’un malade mental est compréhensible. Simplement, dans leur coupable tolérance, les Romains ont omis d’envisager que leurs adversaires pussent être sérieux. Pour la première fois dans la vie de l’Empire, une religion venue d’ailleurs proclamait une intolérance totale au milieu de la tolérance générale. « Vous venez chez nous en adorant un dieu que nous ne connaissons pas, disaient les Romains. Voici un autel sur lequel vous pourrez librement sacrifier à ce dieu. » A quoi les chrétiens répondaient : « Il n’y a qu’un seul Dieu, le nôtre. Nous sommes ici pour détruire tous les autres et abattre les fondements mêmes de votre Empire. » Ce que témoigne au-delà de toute mesure cette monstruosité fanatique qu’est L’Apocalypse de Jean. Cet appel à l’anéantissement de Rome, les empereurs auraient dû le prendre au pied de la lettre et détruire dans l’œuf l’idéologie nouvelle installée chez eux telle un serpent venimeux dont le soleil, en le réchauffant, allait exciter l’agressivité. Lorsque qu’enfin Marc-Aurèle, pressentant le danger, inaugura à contre-coeur les exécutions systématiques – que les chrétiens appellent « persécutions » - il était trop tard. Il eût fallu alors qu’elles se poursuivissent jusqu’à ce que le mal fût totalement extirpé. L’Empereur commit malheureusement la faute de désigner son fils Commode comme son successeur. Fils indigne, déjà contaminé par son entourage chrétien, il se désintéressa du sort de l’Empire, abandonnant à d’autres – indignes et passés à l’ennemi - le soin de le diriger. Quand le grand Julien se vit offrir la dignité impériale (361), il n’était plus temps, en dépit de ses efforts louables et courageux, d’infléchir le cours des choses.

Au caractère antinomique de la doctrine chrétienne, il faut adjoindre son hypocrisie. Ni le fait d’aimer ses ennemis, ni celui d’ouvrir ses bras à tout homme, même s’il ne partage pas les mêmes croyances, ne distinguèrent le christianisme dans les siècles qui suivirent. C’est que le Christ avait prononcé les paroles mêmes de la division. « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. » « Je suis venu mettre le feu sur la terre. » « Pensez-vous que je sois venu établir la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, mais la dissension. » Belle tolérance, bel amour du prochain que celui dont le propos est de dresser « le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la bru et la bru contre la belle-mère ». Quand bien même on interpréterait ces paroles ainsi que le suggère l’un de ces exégètes pour qui l’Evangile est l’Absolu de la Vérité, à savoir que « Jésus n’opère pas la division, mais il en est l’occasion : on prend position pour ou contre lui, pour ou contre les siens », quelle doctrine est-ce là qui fait se dresser les uns contre les autres au nom d’une croyance censée être fondée sur l’amour ? Les développements ultérieurs, effectivement, prouveront la nocivité de la doctrine. C’est par millions, par centaines de millions que les hommes s’entretuèrent, après la chute de Rome, au nom du Christ, accompagnés dans cette entreprise par une doctrine tout aussi intolérante et tout aussi aussi fatale, qui maltraite, torture et tue au nom d’Allah. Réveillons un instant les fantômes de ceux qui moururent sur le chevalet ou le bûcher sous le regard des fanatiques de l’Inquisition (1199-début XVIIIe), leurs cris couvrant le murmure des prières de leurs bourreaux. Le défilé de ces victimes dépasserait sans doute de beaucoup celui des morts de la guerre catastrophe qui abattit l’Europe. En effet, si le défilé de la Victoire ( !) de 1918 dura quelques heures, celui des morts, pour la France seule, eût pris deux jours et deux nuits. Pour l’Allemagne, la Russie, l’Autriche-Hongrie, il eût fallu plus de temps.

La vitalité de l’âme européenne a, heureusement, au cours des siècles qui ont suivi la disparition de l’Empire romain, réussi à adapter l’idéologie chrétienne, pour ainsi dire à l’européaniser, gommant ses aspects typiquement moyen-orientaux, contraires à l’essence même de notre civilisation, lui infusant, en contrepartie, les éléments sains consubstantiels à l’Europe. Les XVe-XVIe siècles, en particulier, à travers les œuvres de Rabelais, de Chaucer et d’autres, ont naturalisé le christianisme, lui apportant la fierté du corps, la jubilation physique, pendant indispensable à l’harmonie mentale, toutes deux figurant dans l’excellent mens sana in corpore sano des Anciens. Face à l’intransigeance toute profane des papes, les rois, les empereurs maintinrent, à quelques exceptions marquantes près, leur imperium politique. C’était pourtant sans compter avec la résilience pernicieuse de l’atavisme spécifiquement oriental de l’esprit biblique. La catastrophe (du grec katastrophê, « bouleversement ») de la Réforme fit renaître un christianisme primitif que l’on pensait à jamais dissous. La valorisation indue du gain, l’élitisme de la grâce, accordée arbitrairement par un Dieu redevenu, pour ses fidèles, le vengeur jaloux et inique de l’Ancien Testament, le mépris du corps, la sécheresse rituelle et la modestie ecclésiastique changées en dépouillement synonyme d’aridité, l’intolérance renouvelée en furent les signes les plus évidents et les plus morbides. Les guerres de religion qui en résultèrent, avec leur cortège de massacres dont les deux parties, abreuvées à la même source primitive, furent responsables, aboutirent, à l’heure des « Lumières », au remplacement, né d’un dégoût profond pour les mysticismes assassins, de toute idéologie religieuse par une idéologie appelée à un destin plus sinistre encore : l’idéologie profane des droits de l’homme.

II. DES "LUMIERES" AUX TENEBRES

Pour en comprendre à la fois la substance et l’évolution, il est nécessaire d’en appréhender l’origine. Elle est clairement en germe dans les aspects les plus pernicieux du christianisme primitif, dont elle a hérité l’intolérance et l’absolue soumission aux dogmes. Enfantée, entre autres, par les errances d’un Rousseau et le rationalisme des « philosophes » qui servirent de caution intellectuelle à la Révolution française, œuvre de Mgr Champion de Cicé (texte définitif), avant tout marquée de l’empreinte des déclarations des droits de la nation américaine que l’on avait commis la faute impardonnable d’aider à advenir, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) est dans l’ensemble une œuvre de circonstance rédigée par et pour la bourgeoisie. Elle prétendit d’emblée à une universalité que ni les mots qui l’expriment ni les personnages qui en dictèrent les principes ne légitiment en aucune manière. Notre propos n’est pas d’en présenter ici une analyse détaillée, ce qui nécessiterait plusieurs centaines de pages, mais simplement d’en esquisser une réfutation, suivie de la démonstration de sa nocuité.

Les mots initiaux de son Préambule, établi par Mounier et Mirabeau, sont déjà contestables. Ses principes sont établis au nom du « peuple français ». Or, on sait fort bien qu’ils le furent par un groupe représentant une coterie de bourgeois riches et d’aristocrates ralliés à leur cause. Le peuple ne pouvait s’être prononcé puisqu’on ne lui avait pas demandé son avis. Mieux, dès l’Assemblée constituante, le cens fut établi, garantissant ainsi que le pouvoir appartiendrait à une minorité dont les intérêts coïncidaient, alors que ceux de la majorité étaient proprement ignorés. Les libertés économiques fondamentales n’y sont pas garanties, pas plus que la liberté de l’enseignement.

Tout aussi illégitime et contestable est l’article 1er. Il y est affirmé que « le but de la société est le bonheur commun ». Nous retiendrons que l’objectif principal de la société, c’est-à-dire du vivre-ensemble, est certes quelque chose que ses citoyens ont en commun. Quant à ce "quelque chose", il ne saurait être le « bonheur » puisque, d’une part, il est impossible d’en donner une définition admissible par tous, et, d’autre part, si l’on s’en tient à son sens étymologique, il implique la volonté d’instaurer pour tous un "présage" (lat. augurium), un sort qui soit bon, ce qui n’est à la portée d’aucun être vivant. Nul n’ignore, évidemment, que l’inspiration d’une telle assertion est à chercher dans la Constitution américaine, pour qui le « bonheur » est avant tout affaire de bien-être matériel. Or, l’oligarchie bourgeoise à l’origine de la Déclaration de 1789 visait au premier chef son propre bien-être matériel, la réussite de ses propres projets financiers, sans se soucier le moins du monde d’en partager les profits avec la masse des citoyens. Celle-ci a fourni l’essentiel des combattants et des victimes du bouleversement révolutionnaire, mais ce sont les gens de fortune qui en bénéficièrent. Leur but premier était de se débarrasser du pouvoir arbitral du roi, toujours susceptible de leur imposer un partage équitable des biens et des prérogatives, afin de lui substituer le pouvoir d’une coterie qui avait longuement patienté aux portes de la puissance politique, la puissance financière étant son unique justification pour en exiger le transfert.

Le suite des articles le démontre nettement.

Le texte assure, en son article 2e, que les « droits » inhérents à l’homme sont « l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété ». Avant même d’examiner ces quatre « droits naturels », l’observateur impartial et intègre achoppe à la notion fondamentale de droits de « l’homme ». De quel « homme » est-il ici question ? Aucun homme n’est un atome détaché de l’ensemble social dans lequel il est né, que cet ensemble soit sa famille, sa communauté villageoise ou urbaine, la collectivité nationale dont la langue, la culture, les mœurs, l’histoire l’ont fait ce qu’il est et le feront ce qu’il deviendra. Dès lors, parler de droits de « l’homme » fait implicitement référence à l’homme français, à tout le moins européen, propriétaire, qui plus est. En inférer qu’un groupe ou un pays soit légitimé à imposer cette vision de l’homme et de ses droits à la terre entière est donc éminemment abusif. Les premiers Révolutionnaires en soutinrent la gageure en usant de la force pour l’imposer à l’Europe, ce que, avec le temps, ils réussirent plus ou moins. Il aura fallu attendre le XXIe siècle pour voir l’Occident (essentiellement : l'Europe vassalisée et son suzerain, les Etats-Unis), au moyen d’une organisation militaire criminelle, l’OTAN, semer ici et là sur l’espace planétaire mort et désolation pour soutenir cette même gageure à l’échelle du monde. Une vision arbitrairement définie comme universelle sert dont de prétexte à des opérations dont le but réel est l’établissement d’une gouvernance universelle au profit d’une oligarchie qui n’est que l’extension à l’échelle planétaire de l’oligarchie révolutionnaire issue du coup de force de 1789.

Si, donc, la prétention universaliste des droits de l’homme, dans son contexte purement français d’abord, puis européen et enfin occidental, est dépourvue de légitimité, les principes censés s’y rapporter deviennent automatiquement caducs. Admettons, cependant, pour la commodité de l’analyse, que nous puissions les prendre en considération, que deviennent-ils ?

Le premier des « droits » mentionné est « l’égalité ». L’égalité établit une équivalence. De quelle équivalence s’agit-il ici ? Elle ne saurait être physique puisqu’entre les hommes existe une variété considérable de tailles, de caractéristiques, de couleurs, d’aspects, etc. Elle ne saurait être morale puisque rien ne pourra jamais empêcher que des hommes soient bons ou mauvais, sympathiques ou détestables, honnêtes ou déshonnêtes, sensibles ou indifférents, responsables ou irresponsables, à des degrés différents et variables. Elle ne saurait non plus être une équivalence d’aptitudes. Chacun peut observer qu’il existe entre les êtres humains de notables différences de talents et de compétences. Nulle volonté politique ne sera jamais en mesure d’égaliser les potentialités humaines. Reste alors l’égalité vis-à-vis des biens fondamentaux garantissant la possibilité qu’a tout individu d’obtenir ce qui est indispensable à une vie digne. Cette égalité-là a-t-elle jamais existé ? Toute l’expérience historique tend à démontrer qu’il n’en est rien. Les promoteurs des droits de l’homme l’ont-elle garantie ? En aucune façon. Ils se sont empressés de confisquer les droits politiques, se servant de ceux-ci pour s’assurer des droits économiques et en tenir la masse du peuple à l’écart. Toutes les républiques qui ont succédé à la première ont agi de même. Ce que les rois s’étaient efforcés, contre les possédants (bourgeoisie et aristocratie), d’obtenir pour le peuple a été effacé des tablettes des dirigeants républicains. Seuls leurs discours, leurs promesses, dont le but n’est qu’électoral, en expriment le vœu ; un voeu qu’ils n’ont nullement l’intention de respecter, que les structures mêmes des républiques « démocratiques » empêchent de respecter.

En effet, les progrès sociaux dans leur globalité n’ont jamais été obtenus que par une lutte incessante, la répression républicaine se manifestant à chaque fois avec une brutalité que les monarchies avaient peu connue. En France, par exemple, les conquêtes sociales, mettant en pratique les principes de la Déclaration des droits de l’homme, n’ont résulté que d’âpres et patients combats individuels, syndicaux, collectifs, ou de la volonté d’hommes d’exceptions. C’est en restaurant un semblant de pouvoir monarchique que le général de Gaulle, à la Libération, puis après son retour à l’Elysée en 1958, a pu faire franchir un pas sensible à la justice sociale. Depuis sa disparition, les conquêtes sociales dont a pu bénéficier une grande majorité de Français, de même que les structures assurant leur pérennité, ont été progressivement démantelées. L’année 2010 voit le triomphe de l’oligarchie issue de la Révolution française. Etendue au monde entier, elle est sur le point de s’approprier la totalité du pouvoir politique, militaire, social, juridique, économique, médiatique, dont l’aboutissement définitif sera une vaste société sans frontière, à trois niveaux : une élite riche et puissante, une masse servile, un nombre indéfini de laissés pour compte formant rebut.

Dès l’instant où l’égalité politique n’est qu’une fiction, le vrai pouvoir étant aux mains d’une minorité qui, du même coup, accède aux autres pouvoirs et les confisque, où y a-t-il « liberté » ? Et d’abord, comment définir la liberté ? Personne n’est libre au sens où tout désir peut être assouvi, tout mouvement toléré, toute aspiration satisfaite. L’homme libre de suivre ses instincts est un danger public, une bombe à retardement, un prédateur sans foi ni loi que rien ne retient d’égorger, de voler, de violer. De même que l’homme de l’idéologie des droits de l’homme (IDH) est irréel car phantasmé, la liberté en tant qu’absolu détaché du réel n’existe pas. On n’est jamais libre de, mais on devrait pouvoir être libre pour.

Mais là encore, les individus ne sont pas égaux face à cette liberté relative. Etre libre, c’est pouvoir vivre où et comme on l’entend, fréquenter qui partage avec soi des affinités, s’engager dans la voie professionnelle qui nous tente, manger et boire ce qui est sain et nous délecte. Or, dans la jungle sociale établie par le capitalisme mondialisé et sans entraves est libre celui qui a les moyens matériels de sa liberté. L’homme riche, le propriétaire, l’investisseur, qui ont gagné à la disparition du pouvoir arbitral, sont, et eux seuls, véritablement libres de leurs choix. Ils le sont d’autant plus qu’ils contrôlent désormais le pouvoir politique puisque ceux qui l’exercent sont de leur coterie, sont formés dans leurs écoles, ont épousé leur idéologie, dépendent de leur argent. On ne peut recevoir à plusieurs reprises des enveloppes contenant des centaines de milliers d’euros sans, parvenu à la charge suprême, renvoyer l’ascenseur, rendre au centuple. L’homme de l’oligarchie peut engager ses serviteurs, leur imposer les tâches qu’il juge utile, pour lui et les siens, de leur imposer, acquérir les hectares qui lui conviennent en des lieux qui lui agréent et y faire construire la villa, le manoir, le domaine dont il rêve. Il peut renvoyer ceux qui ont cessé de le satisfaire et en choisir d’autres, augmenter ou diminuer le nombre de ses employés chez lui ou dans ses banques ou ses usines, limiter leur rétribution ou au contraire l’amplifier. L’homme de la masse ne le peut pas. Il est choisi s’il a de la chance, doit se contenter de ce qui ressemble de plus en plus à une pitance, tandis que celui qui l’emploie gagne en une heure l’équivalent d’une décennie du salaire qu’il lui consent. Les "loups" majeurs parmi cette meute qu’est l’oligarchie ne perçoivent-ils pas en un an ce que gagneraient leurs employés durant plusieurs siècles ? Ceux-ci sont libres, pas les autres.

D’où le sens capital du quatrième droit cité dans l’article second : la « propriété ». Là réside l’une des clés de la Déclaration et, dans le même élan, de la Révolution elle-même. La majorité de ceux qui ont poussé le peuple, dupé, à renverser la monarchie étaient des propriétaires, que les tentatives royales renouvelées d’imposer l’égalité devant l’impôt inquiétaient 1. A l’effondrement des structures monarchiques, ils avaient intérêt, puisqu’elles les empêchaient, riches en moyens financiers et matériels comme ils étaient, de diriger la société comme ils l’entendaient, c’est-à-dire à leur seul profit. Une fois la monarchie abattue, le roi exécuté, le régime parlementaire installé dans sa puissance, les nouvelles règles sociales asservirent le peuple par la misère et avantagèrent ceux qui disposaient du cens. Le XIXe siècle résonne encore, pour qui veut bien écouter, des cris et des plaintes des ouvriers ployés, par millions, sous l’exploitation de leurs maîtres bourgeois, de même qu’il résonne des éclats de la poudre, du galop des chevaux, des hurlements de douleur et des râles d’agonie qui marquèrent les innombrables répressions. Aucun siècle ne fut plus dur envers les démunis, les travailleurs industriels, les gens modestes que le XIXe siècle dès lors que les régimes étaient républicains 2, c’est-à-dire aux mains d’oligarchies enfin libres de tout arbitrage qui eût limité leurs privilèges et équitablement réparti les bénéfices. En France, Napoléon III, homme aux idées généreuses, s’échina à ressusciter l’arbitrage politique perdu, y parvenant quelquefois, mais avec quelle peine et incomplètement tant les rênes de la société étaient solidement tenues par les maîtres de la banque, de l’industrie, de la finance, occupés à entraver ses initiatives. L’avantage, pour les possédants, des régimes personnalisés est de pouvoir pointer du doigt un coupable, celui qui, au sommet de l’Etat, est réduit à l’impuissance, tout en focalisant sur lui la colère du peuple. Si les choses vont mal, c’est lui que l’on abat.

Lié aux 1er, 2e et 4e droits est le 3e : la « sûreté », que l’on appelle aujourd’hui sécurité. Troisième droit, troisième illusion. En période de mondialisation, le capitalisme ayant internationalisé les circuits économiques et effacé devant lui la plupart des obstacles susceptibles de protéger des prédateurs les non-possédants, il a également réduit à néant la sécurité pour les masses citoyennes. C’est en cela que l’IDH agit comme un sida intellectuel et social. Depuis 1789 et la Déclaration, elle a pris une ampleur telle, elle a été traduite dans tant d’articles de loi que la société et, avec elle, la nation a été si atteinte dans ses défenses immunitaires que le crime est moins puni que celui qui cherche à s’en prémunir. Idéologie paralysante pour l’honnête homme, incitative pour la canaille, elle a son tribunal d’Inquisition : la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Veut-on défendre son patrimoine, préserver son identité nationale, se défendre contre les prédateurs, faire expier les crapules, sanctionner l’odieux à la hauteur des malheurs qu’il cause : la CEDH sème embûches et interdits. L’honnête homme européen, au sens qu’un Cicéron, un Montaigne, un Molière donnaient à ce vocable, est semblable à un homme dont on aurait lié les mains derrière le dos tandis qu’un autre, armé d’un fouet, s’apprête à le flageller. Il n’a d’autre ressource que de se dissimuler, priant le ciel d’échapper aux foudres de son adversaire, ou de se résigner à subir. S’il arrivait qu’il pût libérer l’un de ses bras ou les deux à la fois et qu’il s’en servît pour frapper son bourreau, c’est lui que l’on mènerait devant une cour de justice et son bourreau que l’on excuserait.

C’est là que la comparaison avec les tares les plus marquantes du christianisme saute aux yeux de qui veut bien les garder ouverts. De la joue tendue à la main qui soufflette, de l’amour éperdu offert à celui qui veut vous blesser ou tuer, au pardon assuré au pervers qui vient de violer votre fille correspond la panoplie de lois et de règles qui, au cours des décennies écoulées, se sont substituées aux lois et aux règles qui protégeaient jadis la société et la nation.

La société d’abord. Il est des crimes abominables, des attentats sans excuse, des perversions au-delà de tout pardon. Un Dutroux, un Fourniret, un Fruminet appartiennent à une race de prédateurs fiers de leurs forfaits, indifférents à leurs victimes, ayant semé douleur effroyable, mort et désolation dont rien ne console et qui l’ont fait sans en éprouver ni regret ni remords, mais au contraire jubilation et désir de recommencer. Ayant perdu par là toute dignité, ils ne sont plus des hommes mais des êtres à part, ni animaux ni humains, mais des objets, comme l’ont été pour eux leurs victimes. Seulement, ce sont des objets pensants, donc responsables, dont toute société se doit impérativement débarrasser. A la douleur qu’ils infligent doit répondre une douleur si possible équivalente qui, seule, porte en elle une possible expiation. Or, le monde empoisonné par l’IDH est parvenu à un tel état de décadence et d’aberration que face à un crime dont tout honnête homme est révulsé se dresse la litanie des droits consentis non à la victime ou à sa famille, qu’on abandonne, mais à l’assassin.

Un prédateur vient-il d’assouvir ses instincts les plus vils, jetant aux ordures un cadavre affreusement mutilé devant lequel se lamentent, déchiquetés à vie, un père, une mère, des frères et sœurs, un fiancé, un mari : aussitôt des voix s’élèvent pour prendre en charge la protection non de ces malheureux mais de celui qui est la cause de leur malheur. Le châtiment suprême, autrefois, s’il ne rendait pas à une famille saccagée un être cher, du moins rayait du monde des vivants un être innommable qui, ainsi, ne pouvait continuer à sévir. Au sang versé correspondait un autre sang versé, ce qui était authentiquement justice. Un homme, entre-temps, est arrivé. Il a accompli, en 1981, ce que, dans son égarement intellectuel et humain, il regarde comme sa réussite la plus élevée : l’abolition de la peine de mort. Il en est résulté des centaines, peut-être des milliers de victimes qui, sans lui, ne l’eussent pas été. A ce malfaiteur de l’humanité, on dresse des statues, on tresse des lauriers. On le vante, le congratule. On le déclare l’un des plus grands hommes de l’histoire, alors qu’il en est, en réalité, l’un des plus indignes, l'un des plus malfaisants. Que de fois avons-nous entendu dire tout près de nous : tout ce que cet homme mérite est que l’un de ses enfants ou de ses petits-enfants soit violé, étranglé, son cadavre défiguré. Que penserait-il alors de ce qui a fait son succès ? Que répondre à cela, sinon que c’est là, en tout état de cause, un souhait irréalisable puisque cet homme fait partie de l’oligarchie, qu’il habite donc un lieu à part, entouré de murs, admirablement protégé, qu’il est immensément riche, donc abrité des vicissitudes que la masse des citoyens ne peut esquiver. Pour lui, pas de trajets risqués en métro ou dans le RER D, pas de déplacements périlleux. Ni ses enfants ni ses petits-enfants ne fréquentent d’écoles réservées au commun dans des quartiers mal famés. Dans son ghetto pour gens fortunés, aucun péril ne saurait l’atteindre.

Sida intellectuel et social, l’IDH est aussi néfaste à la nation qu’à la société (l’oligarchie mise à part, mais elle est universaliste et non patriote). Etes-vous soucieux de préserver ce qui fait votre identité de par l’histoire, de même que vous jugez sain que les autres peuples préservent la leur ? Vous partez à la bataille avec la certitude de la défaite. Vous êtes Français. Vous éprouvez pour les Togolais, les Ivoiriens, les Guatémaltèques, les Algériens, les Pakistanais de l'estime. Vous aimez avec eux échanger. Il en vient chez vous dix, puis cent, puis mille. Fort bien, vous allez précisément pouvoir échanger : idées, conceptions, que sais-je encore. Vous allez pouvoir comparer et, de ces comparaisons, vous enrichir mutuellement : mœurs, littérature, philosophie, musique, habillement, etc. Mais tout à coup en viennent cent mille, un million, dix millions. D’un pourcentage raisonnable de votre population autochtone (0,1 %, 1 %, 2 %), on passe à un pourcentage inquiétant. En Suisse, le taux en est devenu suicidaire : 22 % de la population est d’origine étrangère, dont une bonne moitié d’origine extraeuropéenne. Que va-t-il en résulter ? Une modification profonde de ce qui a fait que vous êtes vous et non un autre peuple. Un maître mot, tout à coup, est lâché, amplifié par les médias, les intellectuels, le personnel politicien : métissage. Vous vous rendez alors compte qu’il y a derrière tout cela une vision politique, une intention : vous faire disparaître en tant que vous-mêmes pour vous remplacer par un mélange insipide, inodore, incolore, d’autant plus aisé à manipuler, de la part de l’oligarchie, qu’il n’aura plus d’âme ni d’identité définie. Ce qui est en jeu n’est pas seulement votre existence en tant que peuple unique, irremplaçable, mais l’existence, à terme, de l’humanité dans son ensemble. Car l’homme est riche de sa diversité. L’uniformité le tue, aussi sûrement qu’un coup de poignard au cœur.

Qu’allez-vous faire alors ? Les relations humaines sont constituées d’échanges, source d’enrichissement moral, de satisfaction intellectuelle et aritistique. Mais on n’échange pas du même au même. Un homme identique à New Delhi, à Boston, à Rennes, à Hambourg, à Séoul, à Tombouctou n’a plus rien à échanger ni à dire avec celui qui est son exact sosie. Le métissage, garantie de paix entre des humains semblables ? Au contraire : garantie absolue de conflits plus abominables encore que ceux en cours. Pourquoi ? Parce qu’alors, tous individus équivalents aussi bien physiquement que mentalement, le monde deviendrait (deviendra ?) fourmilière, chacun étant le rival de chacun. Le métissage ? La forme la plus élaborée, la plus accomplie, la plus sournoise du racisme, en ce qu’il vise à effacer non une race (ou ethnie ou le nom que l’on voudra, on vétillera en une autre occasion) mais toutes les races 3. Cherchez-vous à vous y opposer ? L’Inquisition (la CEDH) est là, qui vous en empêchera. Il ne vous est plus loisible non seulement de dresser des barrières contre le métissage mais de souhaiter que l’on y mette un terme. Ecrivez, dites à haute voix ce que tout le monde sait et admet (tout honnête homme, voulons-nous dire) : qu’il est des catégories de personnes plus dangereuses que d’autres, que l’immigration actuelle n’est pas uniquement économique mais de peuplement et qu’elle tue nos nations aussi certainement qu’un tsunami, que la quasi totalité des pervers sexuels ne sont pas guérissables, qu’en liberté ils tuent, inévitablement, sans état d’âme. Affirmez tout cela, qui est une évidence, et c’est sur vous que la loi apesantira sa main de fer. Rétablir la peine de mort, la perpétuité, le bagne pour les plus abominables ? La CEDH vous en empêchera. Fermer les frontières – et d’abord les rétablir – introduire un protectionnisme économique raisonnable ? La CEDH vous en empêchera, soutenue par son alter ego économique, l’OMC. Un homme s’introduit chez vous la nuit, ligote votre famille, viole vos enfants, s’empare de biens péniblement et honnêtement gagnés. Vous parvenez à vous libérer, vous blessez sérieusement l’homme, vous le tuez peut-être (avant qu’il ne vous tue), vous invoquez à juste titre la légitime défense. Elle est vous est refusée. Si le tribunal décide d’un non-lieu en votre faveur, par conviction des jurés que vous étiez en effet en état de légitime défense, la famille de votre agresseur portera plainte auprès de la CEDH, qui lui donnera raison, imposera un nouveau procès, que vous perdrez cette fois.

De même, donc, que le christianisme subvertissait l’Empire romain, l’idéologie des droits de l’homme subvertit nos sociétés et nos nations, en ce début de XXIe siècle. Elle a établi une censure comme il n’en a pour ainsi dire jamais existé de pareille dans l’histoire, à quelques exceptions près, dont celle des pays communistes avant 1989 4. L’analyse que nous venons de dresser est-elle criticable ? Certainement, chacun jugera selon ses critères, ses connaissances, son vécu. Qui nous lira en étant de mauvaise foi nous condamnera et déclarera que nous avons tort. Pour autant, devons-nous être censurés ? Certainement non. Ce que nous disons, avons-nous le droit de le dire ? Tombe-t-il sous l’article sept de la Déclaration de 1789 – « droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par le moyen de la presse, soit de toute autre manière » ? Evidemment oui. Cela tomberait-il, par exemple, sous le sens pour les juges de la CEDH ? Rien n’est moins sûr. Ils ne manquent pas d’auxiliaires, un peu partout dans nos nations (tant qu’elles existent encore), qui se feront une joie de dénoncer l’infâme et d’appeler à museler l’impie. Sanction, punition, expiation : elles ont encore cours, mais pour l’honnête homme qui ose dire le vrai, non pour le pervers qui sème l’effroi, le tourment et la mort.

III. EN FINIR AVEC L'IDH ?

Existera-t-il un jour un vaccin contre l’IDH comme il en existera sans doute un contre le sida ? Rien n’est moins sûr puisque les nations peuvent s’estomper bien avant, empoisonnées par le virus, leurs défenses immunitaires paralysées à tout jamais. Comme dans l’Empire de Tibère, de Vespasien, d’Hadrien, d’Antonin, le poison est à l’œuvre depuis trop longtemps, agile, fluide. Il a subverti trop de cerveaux. Trop de gens de bonne foi croient sincèrement que protéger les criminels au nom d’une humanité qu’ils n’ont pas et n’auront, pour beaucoup, jamais apportera au monde paix et bonheur. Tendre l’autre joue n’a qu’un effet : attirer une gifle plus forte encore, avec, de surcroît, le mépris de celui qui vous frappe et l’assurance qu’il peut désormais s’adonner librement au mal. Faire confiance à la bonté innée de l’homme, croire qu’une parole aimable est en mesure de convertir à la fraternité qui y est insensible sont un leurre. Pire : une escroquerie intellectuelle et morale. Les rapports humains sont des rapports de force, comme ils le sont entre les nations. L’humanité n’est pas et ne sera à aucun moment une vaste famille aux membres turbulents qu’un beau discours et de beaux exemples ramèneront à la raison. Seul le rassemblement par l’histoire en nations, municipalités, familles, chacune menée par l’autorité d’un seul ou d’un groupe sagement choisi et investi d’un pouvoir incontesté est à même d’assurer, pour un temps (car tout est à chaque fois à recommencer), un semblant d’harmonie. C’est ce que les Chinois, ceux du peuple, dans leur bon sens paysan, avaient compris : il peut y avoir de mauvais empereurs. Ceux-ci ne sont pas éternels. Faire le dos rond, attendre que la tempête passe, qu’un nouvel empereur monte sur le trône et fasse à nouveau régner l’harmonie, cela seul est agir raisonablement. Sacrifier l’empereur, dès lors qu’il a perdu le mandat du Ciel, le renverser par une révolution, un coup d’Etat, un assassinat, oui. Sacrifier l’Empire ? Non. Le système n’est pas en cause, car le souci du bien commun n’a une chance d’aboutir à l’amélioration des conditions de tous qu’autant qu’un seul l’éprouve et mette en œuvre les moyens de l’accomplir.

Quant au problème crucial de la légitimité, il ne peut se régler par le biais des urnes, ainsi que cela se fait dans un régime « démocratique » tel que le nôtre. Le système est très vite confisqué par ces calamités que sont les partis, ces groupements d’intérêts égoïstes et médiocres, cette « tourbe de petits arrivistes » dont parle Henri Bordeaux dans La croisée des chemins 5, ces individus décidés à poursuivre « leurs basses besognes » pourvu que leur échoie un lambeau de pouvoir. Deux systèmes, dans l’histoire, ont donné satisfaction, en dépit de leurs imperfections : le système héréditaire, le système d’élection du meilleur par son prédécesseur. Le second a produit Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle et le siècle le plus accompli de l’Empire romain. Il s’est toutefois entravé sur Commode, mauvais choix par un empereur pourtant sage. Mais il n’eût tenu qu’à un coup du hasard pour que succédât à Commode un prince renouant avec la période précédente. Entre-temps, cependant, les temps avaient changé. Revinrent alors les luttes pour le pouvoir, comme à chaque fois que la succession n’a pas été sainement préparée. Le premier système a au moins le mérite de ne plus remettre en compétition le trône. Les luttes pour le pouvoir n’y ont donc pas de raison d’être. A un bon souverain peut certes succéder un médiocre ou un mauvais. Que l’on parcoure l’histoire, on s’apercevra que le hasard des urnes a produit infiniment plus de présidents ou de premiers ministres corrompus, otages des groupes de pression, des oligarchies, que l’hérédité monarchique n’a produit d’empereurs, de rois ou de princes néfastes. Les politiciens actuels ne l’ignorent généralement pas, car ils ont souvent intelligence et savoir. Jamais, cependant, ils ne toléreront la réhabilitation d’un principe qui signifierait pour eux la fin de leurs aspirations égocentriques, intéressées et arrivistes. Au bien commun, ils ne sacrifieront jamais le bien de l’oligarchie dont ils servent docilement les intérêts, ce qui leur attire privilèges et récompense matérielle.

Il faut être grand dans son for intérieur pour accepter de servir ce qui nous dépasse sans en attendre réconfort et gratitude immédiats.

1.Cf. notre sous-rubrique : contextes géopolitiques.

2. Ce qui inclut l’Angleterre, où la monarchie est depuis le milieu du XVIIe siècle sous tutelle oligarchique.

3. A y regarder de plus près, toutefois, on ne peut s’empêcher de remarquer que si l’on prêche à cor et à cri pour une Europe métissée, on est loin d’exiger une Afrique ou une Asie métissée. Curieusement, c’est bien l’ethnie européenne blanche que l’on paraît vouloir supprimer. Souligner ce fait n’est ni du racisme ni de la discrimination, mais simplement ce que l'on est en droit d'attendre de l’honnêteté intellectuelle et de l’esprit de conservation.

4. Dans un ouvrage remarquable, boudé par les médias, Michèle Tribalet, directrice de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined), souligne combien « l’a priori idéologique est déterminant dans la manière d’aborder l’immigration en France. La réalité, la mise en évidence des faits ne comptent guère. […] L’antiracisme structure l’expression savante et ordinaire sur l’immigration. […] L’immigration est sacralisée ». (Les yeux grands fermés. L’immigration en France, Denoël, 2010.) « Ainsi, commente J.-M. Baldassari, se produit un phénomène étrange de déréalisation comparable à celui observé dans les anciens pays socialistes, où la réalité officielle n’était jamais celle dont les gens faisaient l’expérience. » (La Nouvelle Revue d’Histoire, 49, juillet-août 2010).

5. Nous nous plaisons d’autant plus à citer cet excellent auteur qu’il est aujourd’hui rejeté par les bien-pensants, tel BHL, car jugé trop proche de valeurs traditionnelles comme la famille, la patrie, la campagne, gages d’une solidité nationale et identitaire dont ces gens ont juré la perte. Bordeaux est un authentique écrivain, aux accents souvent proches de Zola ; BHL n’est qu’une caricature d’écrivain, un faux-semblant, un illusionniste, armé d’une intolérance puisée aux sources du monothéisme moyen-oriental qui l’a formé.