NOVEMBRE-DECEMBRE 2010

FAITS ET CONCLUSIONS : DE LA RUSSIE COMME DISSIDENCE

Depuis que la Russie a échappé à son absorption dans la nébuleuse mondialiste dirigée par Washington, il ne se passe pas un jour sans que la presse occidentale ne dresse de l’Etat russe, de ses dirigeants et de la société elle-même un tableau des plus sombre. A cet égard, même un mensuel sérieux et, en règle générale, objectif (autant qu’on peut l’être) comme Le Monde diplomatique ne peut s’empêcher de se joindre à la foule des contempteurs. C’est ainsi que dans sa livraison d’octobre 2010, Vladislav Inozemtsev 1, directeur du Centre de recherches sur la société postindustrielle et rédacteur en chef du magazine moscovite Svobodnaïa Mysl, dans un article intitulé « Russie, une société sans citoyens », décrit une réalité russe dont il fustige des caractéristiques pourtant étrangement semblables à celles qui structurent la réalité occidentale. Mais louable à l’Ouest, condamnable à l’Est, dès l’instant où ce qui sous-tend le monde russe lui sert de parade contre l’agressivité tantôt sournoise tantôt affichée du « monde libre » et de son bras armé, l’OTAN.

1. UN HOMME CLE : VLADIMIR POUTINE

De même qu’il est des aliments qui restent en travers du gosier et des couleuvres que l’on peine à avaler, il est des hommes politiques qui, patriotes lucides, savent agir dans l’intérêt de leur nation et de ses habitants. Ainsi en est-il de Vladimir Poutine.

Inozemtsev distingue à juste titre entre trois périodes dans l’histoire récente de la Russie : la période soviétique, la période eltsinienne et la période Poutine. Il est à l’unisson de la majorité des commentateurs occidentaux quand il décrit « les réformateurs de la perestroïka et les Occidentaux qui conseillaient le premier gouvernement démocratique russe » comme des bienfaiteurs, convaincus que « la fin de la pénurie et l’accession à la propriété privée empêcheraient le retour d’un pouvoir autoritaire ». Il faut savoir décrypter cette assertion pour en tirer la substantifique moelle.

La « pénurie » dont il est question ici prenait effectivement fin, mais seulement pour la frange d’oligarques et de mafieux dans l’entourage d’un Eltsine entièrement manipulé par l’Occident, tandis que le peuple russe sombrait dans la misère, payant du même coup les formidables dividendes qui enrichissaient ses bourreaux. « L’accession à la propriété » désigne l’accaparement à prix cassé par ce même entourage des principales richesses de la Russie, un peu dans la ligne de l’acquisition à coût bradé des biens nationaux par la bourgeoisie et la paysannerie riche au lendemain de la Révolution française. Tout cela a pu se réaliser grâce aux « Occidentaux qui conseillaient le premier gouvernement » russe, qui n’avait de « démocratique » que le fait d’avoir adopté comme principe d’action la panoplie formelle du système occidental (partis politiques, campagnes électorales, élections, etc.), laquelle sert à distraire le peuple cependant que les vrais décideurs agissent dans l’ombre et dans l’unique intérêt d’une oligarchie.

Il s’agit de se mettre en tête que ni les conseillers venus d’Occident (principalement des Etats-Unis) ni leurs clones russes (les Gaidar, Aven, Skokov, Vasilyev, Mau, Chubais) ni les oligarques n’ont fait autre chose que de profiter de l’aubaine de l’effondrement du système soviétique et de la mise à nu des atouts miniers, industriels et militaires russes pour fondre sur ces derniers et s’en emparer, offrant dans le même élan à ceux qui y parvenaient des fortunes mirobolantes réalisées sur le dos du pays et de la majorité de ses habitants. On saisit, dès lors, ce qu’indique clairement la crainte du « retour d’un pouvoir autoritaire » : rien d’autre que le politique ressuscité, manifestant la volonté d’interrompre le pillage et disposant des moyens d’y parvenir.

Dans cette perspective, le remplacement d’un Eltsine rongé par l’alcool, que le Système de pillage planétaire (SPP) 2 dirigé par Washington mène par le bout du nez, et l’installation au Kremlin d’un Poutine patriote, bien décidé à empêcher les souris à continuer de danser ne pouvaient être considérés autrement que comme un sérieux revers. On comprend mieux, dès lors, certaines affirmations d’Inozemtsev. Pour être « radicalement non conforme aux standards démocratiques » 3, c’est-à-dire pour ne pas se soumettre aux impératifs dictés par l’Ouest, il était capital que la Russie retrouve une pleine souveraineté sur son patrimoine économique. Il est alors logique que l’on reproche au gouvernement russe de s’être doté des moyens de sa puissance en partie recouvrée via l’économie (renationalisation des industries stratégiques ; hydrocarbures et matières premières représentant 80 % des exportations, et formidables pourvoyeuses de devises) et la force publique. En l’occurrence, la Russie a renoué avec ce qui avait fait la force de Rome et qui, de l’aveu des historiens, lui a fourni un sursis d’un siècle : une administration forte, compétente et omniprésente. Il faut y ajouter, dans le cas de la Russie, des forces de police et de sécurité en augmentation (alors qu’elles diminuent drastiquement à l’Ouest, favorisant ainsi l’insécurité).

A ces garanties de souveraineté, le gouvernement russe post-2000 a eu le front d’adjoindre des mesures protectionnistes intelligentes. Le crime contre le dogme ultralibéral est ici patent. Tandis que l’Europe reste sans défense contre les importations venues d’Asie, dont les coûts de revient extrêmement bas permettent à ceux qui les produisent une concurrence déloyale imbattable, la Russie a su dédaigner le catéchisme libre-échangiste pour assurer sa puissance. En fait, le gouvernement russe a su habilement combiner la « stabilité politique » - en d’autres termes, comme en Chine, le contrôle politique de la sphère économique - et la « prospérité économique » pour un maximum de citoyens. De ce point de vue, l’article d’Inozemtsev est honnête. Il admet, en effet, que la Russie d’aujourd’hui est « paradoxalement libre » 4, que les Russes sortent de leur pays et y reviennent sans problème, que « l’économie est ouverte au monde », que « sa culture et ses réseaux d’information sont diffusés hors des frontières », que journaux et télévisions occidentaux y sont accessibles, qu’aucune censure ne s’exerce, surtout sur Internet, que les journaux en mains privées, comme dans le Venezuela de Chávez, « critiquent ouvertement le régime politique », que « l’exercice d’une activité commerciale est libre », qu’il est loisible à tout le monde de devenir propriétaire de son appartement, de sa maison ou d’un terrain, que banques privées et compagnies industrielles s’implantent partout. Les Russes « peuvent voyager à l’étranger, critiquer le pouvoir, recevoir et diffuser les informations qu’ils veulent. »

Ces éléments positifs sont bien sûr tempérés par ce qui, pour un Occidental, passe pour des tares. Ainsi, le capitalisme qui est appliqué en Russie est un « capitalisme affranchi de tout principe ». On ne savait pas qu’il en existait un pétri de principes. Il suffit d’observer les mœurs du capitalisme international, dont la totale liberté et la sauvagerie sont garanties par l’OMC, le FMI et la Banque mondiale, entre autres, pour se dire qu’il n’a pas grand chose à envier au capitalisme russe. La cruauté envers les travailleurs, apparemment, s'y rencontre. Ainsi, les mineurs, en Russie, « meurent aujourd’hui par centaines dans les puits parce que leurs dirigeants refusent d’investir dans la sécurité ». Ce qui vient de se passer au Chili, où des centaines de mineurs meurent aussi chaque année (12 000, l'an dernier, sur l’ensemble de la planète) et où trente-trois d’entre eux ont échappé de peu à la mort après avoir été bloqués à 700 m sous terre durant 70 jours, est éclairant. La mine de San Jose, une sorte d’enfer noir, est depuis des années responsable d’accidents graves ayant causé des blessures et des décès dont ni le gouvernement, inféodé aux grands groupes capitalistes, ni les propriétaires de cette mine privée ne se soucient. Fermée à deux reprises, elle a été réouverte par l’oligarque Pinera, président du Chili, sous la pression des investisseurs, essentiellement américains.

2. UNE VOIE INDEPENDANTE

Un grief majeur qui est fait aux autorités russes est que depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir, « les élites politiques se sont retrouvées en tête-à-tête avec le peuple ». Double tare, en effet, puisque dans la conception des « démocraties occidentales », le peuple est ce trouble-fête dont on sonde à intervalles réguliers les cœurs pour mieux enterrer ensuite ses besoins et ses désirs. Il y a dans ce face à face entre décideurs authentiquement politiques (en l’occurrence, le tandem Medvedev-Poutine) et le peuple comme un relent de populisme, et dans la défense patriotique des intérêts russes une vague exhalaison de souverainisme. Ce sont là des insultes suprêmes puisqu’elles désignent la prise en compte des intérêts du peuple (honni des élites, en Occident) et le souci de préserver l’indépendance et la souveraineté nationales. Le peuple, admet Inozemtsev, réclamait « des richesses » que les autorités n’étaient pas à même de lui donner. Et pour cause : les premiers représentants du « monde des affaires », qui créèrent des richesses, se les étaient accaparées. En arrivant au pouvoir, en 2000, Poutine a commis la faute impardonnable, aux yeux de l’Occident, de perturber l’appareil d’Etat eltsinien « en grande partie dépendant du monde des affaires ». Il était d’autant plus blâmable qu’il le faisait alors que cet appareil « était encore loin d’en emprunter complètement les principes idéologiques ». Autrement dit, Poutine avait réussi à prévenir la mainmise totale de l’oligarchie financière sur le politique, chose réalisée depuis belle lurette en Occident.

On ne pardonne pas à Poutine d’avoir mis un terme à une progression qui menaçait d’être fatale à la Russie et dont l’aboutissement aurait été sa disparition en tant que puissance souveraine et sa mise sous tutelle occidentale. La liquidation des oligarques passe en Occident pour un acte tyrannique, alors que la réalité est tout autre. Comme l’analyse Xavier Moreau 5, « après s’être enrichis en détournant les fonds publics, grâce à la complicité d’hommes politiques haut-placés, ces hommes d’affaires se sont ensuite emparés pour des sommes ridicules de pans entiers du patrimoine industriel russe, notamment dans le secteur des ressources naturelles. » L’un d’eux, en particulier, Khodorkowski, s’était saisi de la compagnie pétrolière Youkos, sans reculer devant « de nombreux assassinats » et « au mépris le plus absolu du droit des actionnaires minoritaires ». Il se préparait, au moment de son arrestation, à introduire dans le capital de Youkos des investisseurs américains à hauteur de 40 %, ce qui eût équivalu à rouler un cheval de Troie jusqu’aux portes du pouvoir.

Le génération « poutinienne » des hommes d’affaires a, elle, récusé ses encombrants prédécesseurs, liés aux mafias aussi bien qu’aux milieux d’affaires occidentaux. Un peu comme en Chine, mais avec des différences dues à des conditions et des spécificités typiquement russes, la Russie est devenue une synthèse efficace entre un système économique pourvoyeur de richesses et un pouvoir politique qui le contrôle et s’en sert pour le bien de la nation. Mais là encore, les accusations pleuvent. « Aujourd’hui, tonne Inozemtsev, le pays « est un système issu de la débâcle fulgurante de toutes les orientations morales et de tous les idéaux d’une société, dans un monde dominé par des motivations matérialistes ». L’élite, à cet égard, pratique un « cynisme » au nom duquel elle « considère son activité non pas comme un service rendu à la nation, mais comme une forme particulière de business ». Ce qu’on ne pardonne pas, alors, à des dirigeants politiques utilisant au mieux de l’intérêt national les « motivations matérialistes » des élites économiques et des fonctionnaires (ces derniers sont jugés par Inozemtsev extrêmement compétents), c’est que tout en s’accommodant, pour une cause légitime, d’un « cynisme qui préside également, sous une forme plus discrète, au fonctionnement des sociétés occidentales » et en refusant d’obéir aux injonctions mondialistes des Anglo-Saxons et de leurs vassaux, la Russie « a tracé son propre chemin », selon « des lois et des codes qui lui sont propres », fondés sur « d’autres critères d’efficacité et une autre conception de ses devoirs » qu’eux.

Si, en effet, les hommes d’affaires, les fonctionnaires et la société russes cèdent aux mêmes sirènes que les élites occidentales – « primat de l’argent et de la consommation, nivellement des normes culturelles, docilité des populations, diffusion massive de technologies aliénantes » - ils le font dans un cadre profondément russe. Ni les tentatives de déstabilisation occidentales (comme de faire croire à une mésentente chronique entre le président et son premier ministre), via les médias et le terrorisme, ni le leurre d’une collaboration militaire avec l’OTAN (piège trop grossier pour être efficace) ne sont en mesure de détourner Medvedev et Poutine de leur devoir.

Dans le cadre global de ce qui vient d’être dit, on comprend mieux l’affirmation de Poutine selon laquelle la disparition de l’Union soviétique est « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Les mesures prises par Mikhaïl Gorbatchev au début de l’ère post-brejnevienne n’étaient pas destinées à détruire un ensemble géopolique qui était alors une puissance mais à détruire le régime qui, en fin de compte, lui était nuisible. En lançant dans les pieds de Gorbatchev un Eltsine dévoué à l’empire transatlantique conduit par Washington, les protagonistes de la « gouvernance globale » escomptaient bien effacer à jamais de la liste des puissances rivales à la fois le régime et le pays. En ne laissant pas à Gorbatchev le temps de transformer celui-là, on évitait un renouveau bâti sur des fondements différents, appuyé sur une masse de 250 millions d’habitants et des infrastructures qui, une fois améliorées, auraient fait de la Russie une puissance neuve et redoutable. En prenant Gorbatchev de court, l’Occident a bien failli réussir son pari : éliminer le heartland eurasiatique du paysage géopolitique mondial. Sans Vladimir Poutine, c’eût été chose faite dans les cinq ou six ans. On comprend alors pourquoi il est persona non grata aux yeux des Américains et de leurs vassaux. Avoir réussi à édifier « une société libre sous le contrôle d’un pouvoir autoritaire », c’est-à-dire d’un pouvoir veillant à la souveraineté de la nation et à la préservation de ses richesses face à des prédateurs qui rêvaient de s’emparer de l’une et des autres a de quoi agacer.

Les pilleurs de tombeaux n'apprécient guère que s'ouvrent sous leurs pas des puits sans fond dans lesquels ils s'anéantissent.

1. Vladimir Inozemtsev est un économiste lié à L’Autre Russie, le parti de l’ancien champion du monde d’échecs Garry Kasparov, devenu agent d’influence de Washington, appuyé par la CIA, farouchement anti-Poutine.

2. Cf. contextes géopolitiques.

3. Alekseï Miller, cité par Inozemtsev.

4. L’adverbe sert à dissimuler l’embarras d’un Russe occidentalisé en face d’un système qui sert, dans la mesure du possible, les intérêts du grand nombre et pas seulement d’une oligarchie, ce qui le distingue encore un peu plus du système mondialisé.

5. Realpolitik.tv, novembre 2010.