MAI-JUIN 2012

FAITS ET CONCLUSIONS : LE NUCLEAIRE EN QUESTION (I)

Suite aux événements du Japon (Fukushima, 11 mars 2011), un flux important d’informations tous azimuts nous arrivent, lesquelles sont souvent établies à partir de semi vérités, voire de croyances anti-nucléaires.

Où est la vérité ? Comment se repérer dans un domaine aussi complexe, aussi contesté hors de France ? En France même, on utilise des sondages (les journalistes) pour affirmer que les Français veulent se séparer des moyens de production nucléaire de l’énergie électrique …

50 millions d’opinions ne font toutefois pas une politique de l’énergie et permettent encore moins de fonder une décision sur notre avenir énergétique. Alors regardons comment notre pays a évolué depuis plus de 50 ans.

LA RECONSTRUCTION DU PAYS APRES 6 ANS DE GUERRE

En 1945, la guerre est finie ; il faut reconstruire le pays. Les orientations générales vont dans le sens de grands services publics nationaux. C’est la naissance d’Electricité de France (EDF), qui regroupe toutes les entreprises du secteur privé pour en faire une entreprise intégrée de production, de transport et de distribution de l’énergie électrique. C’est la même chose pour le gaz, avec la création de GDF. Ces deux EPIC (Entreprises Publiques à caractère Industriel et Commercial) ont en commun la direction du personnel et la distribution, avec les réseaux de distribution aux « abonnés ».

LES ORIGINES DE LA POLITIQUE ENERGETIQUE DE LA FRANCE

EDF a lancé avec succès l’équipement hydraulique des grandes vallées des Alpes et des Pyrénées, ainsi que du Massif Central.

La production d’électricité doublait tous les 10 ans (7% par an pendant les 30 glorieuses). Une fois tous les sites possibles aménagés, y compris l’usine marémotrice de la Rance, il était nécessaire de franchir une autre étape : l’avènement des paliers thermiques 125 MW puis 250 MW puis 600 MW à partir d’énergie fossile. Le charbon de France s’épuisant rapidement, on eut recourt au charbon d’Australie et d’autres pays, qui était moins cher que celui produit chez nous ; il annonçait des fermetures douloureuses, mais nécessaires. Puis ce fut le fuel. Le pétrole, dans les années 60, connaissait alors ses heures de gloire. Il était fourni à des prix si bas que plus aucune autre énergie primaire ne pouvait le concurrencer.

1973 : Guerre du Kippour et premier choc pétrolier. Les prix du pétrole grimpent vertigineusement, au point de faire peur à tous les pays occidentaux (30% en quelques jours). C’est la revanche des pays arabes producteurs de pétrole réunis dans l’OPEP.

Cette date marque un basculement énergétique. Les pays occidentaux (l’Europe en particulier) sont pris à la gorge. Chaque nation analyse la situation à l’aune de ses ressources naturelles. Rappelez-vous le slogan : « On n’a pas de pétrole mais on a des idées ! »

LE NUCLEAIRE S’IMPOSE COMME UNE VOIE D’INDEPENDANCE ENERGETIQUE DE LA FRANCE

Le nucléaire est né de la notion, du concept d’indépendance. Le Général de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, décide que la force de frappe est, pour la nation française, un « objet » de dissuasion, donc de paix. Et l’on peut constater qu’aucun des scénarios de peur aux trousses que certains « pacifistes » ont mis en forme par le biais de livres, de films, de forums n’ont déclenché le « feu nucléaire » promis. La vision gaullienne d’équilibre des forces est donc la bonne.

L’objectif premier est dès lors de produire la matière fissile nécessaire à l’appui des moyens de cette politique française. D’où la mise en chantier des Réacteurs G1 et G2 de Marcoule, dits réacteurs plutonigènes.

Les premiers réacteurs industriels de production d’électricité de la filière française Uranium Naturel Graphite Gaz (UNGG) sont construits dans les années 60 à Chinon (EDF1, EDF2, EDF3) puis à St Laurent des Eaux (SL1, SL2).

Les avantages que l’on en retire sont liés à la ressource d’Uranium que l’on trouve en France (Limousin), à une évolution technologique, avec des réacteurs de type intégré (les échangeurs de chaleur sont dans le même bloc réacteur, qui joue le rôle d’enceinte de confinement à St Laurent A puis Bugey 1), à un très faible débit de dose dans les locaux nucléaires et donc à une très faible exposition des travailleurs aux rayonnements ionisants.

Les inconvénients sont de deux ordres. L’un concerne la puissance, limitée par la taille du Réacteur, qui ne permet pas de dépasser les 600 MW électriques. L’autre est plutôt lié à l’exploitation et à la sûreté de fonctionnement. Deux accidents nucléaires (l’échelle INES des accidents n’existait pas à l’époque) ont lieu sur les deux réacteurs de St Laurent, en 1969 et en 1980, avec fusion partielle du cœur. Sans entrer dans la complexité du déroulement de ces événements, ce que l’on peut dire c’est qu’il n’y a pas eu de « nuage » radioactif. Les réacteurs se remettent à produire des MW, après une interruption de plusieurs mois, nécessaire pour « décontaminer » le graphite des résidus de fusion gaine-combustible des canaux incriminés (éléments-combustible empilés dans chaque canal d’où le nom de « pile atomique » assimilé à ces réacteurs). On ne déplore ni victimes ni dégâts à l’environnement.

LE CHOIX TECHNOLOGIQUE (POLITIQUE) DE LA FILIERE DES REACTEURS A EAU PRESSURISEE DE LA FRANCE

En 1974, le Premier Ministre, juste avant le décès du Président de la République Française, annonce la décision d’une nouvelle orientation énergétique du pays. Il appuie son discours sur l’indépendance énergétique du pays (pas de pétrole) et le choix du type de réacteurs de production d’électricité : le PWR, qui sera francisé en : Réacteur à Eau Pressurisée (REP), suite au rachat des brevets aux Américains de Westinghouse. Bien sûr, cela signifie l’abandon de la filière française. Un coup dur pour nos ingénieurs-chercheurs du CEA. Mais une opportunité pour lancer un grand projet pour la nation, qui aboutira à un équipement de premier ordre, reconnu dans le monde entier.

Ce choix, c’est d’abord une puissance unitaire plus importante. Donc des coûts plus faibles par unité de puissance. C’est aussi des règles de sûreté et de conduite plus importantes :

A. Les 3 barrières → la gaine (la gaine de combustible en zircalloy, dont la T°C de fusion est 3 fois plus élevée que celle des EC de la filière UNGG en magnésium)

→ Le Circuit Primaire Principal (soumis à l’épreuve hydraulique de 220 bars)

L’enceinte de confinement (en béton précontraint soumis à l’épreuve de pression d’air à 5 bars)

B. Les circuits de sauvegarde, qui sont doublés et qui permettent de faire face à des défauts électriques par perte de sources, à des défauts de perte de refroidissement source froide et surtout qui permettent, en cas d’accident grave, de conserver in situ les sources de contamination sans rejet externe.

Dans le domaine de la conduite des réacteurs, des spécifications techniques d’exploitation sont élaborées pour prendre en compte tout matériel défaillant et adopter une position de repli afin d’avoir le réacteur en arrêt sûr. Le tout, sans dommage pour la population ni pour le personnel de la centrale.

Les opérations « grand chantier » fleurissent dans les campagnes (loin des centres urbains). Le chantier atteint rapidement le rythme de construction de 4 tranches de 900 MW par an. Après les 2 réacteurs de Fessenheim, les 4 Tranches de Bugey, c’est le tour de Tricastin (4), Gravelines (6), Dampierre (4), (TAGADA dans le jargon des pilotes du nucléaire), puis St Laurent (B), Blayais, Chinon.

Evolution technologique encore avec le palier 1300 MW, dans les années 1980 (le Réacteur 900MW = 3 boucles GV + Pompe Primaire + 1 Pressuriseur, le 1300 MW = 4 boucles). Il apporte une puissance supérieure, mais aussi un saut technologique dans les automatismes et une double enveloppe de béton pour l’enceinte de confinement.

Puis nouveau palier de 1450 MW avec Civaux et Chooz, la centrale des Ardennes. Saut technologique encore avec une turbine plus performante (Arabelle), ainsi qu’une salle de commande entièrement informatisée : fini les presse-boutons ! Nous sommes à l’aire de la « souris ».

Le témoignage de l’ancien ministre de la Défense, Paul Quilès (1985-1986) est à cet égard important :

Les mérites de l'utilisation du nucléaire sont connus : coût relativement faible de l'électricité produite, réduction des importations d'hydrocarbures, faible émission de "gaz à effet de serre". Ses inconvénients le sont tout autant : coût élevé des investissements, complexité du stockage des déchets nucléaires, lourdeur du démantèlement des centrales, risque d'accidents.

LA DERNIERE EVOLUTION DU REP GENERATION 3 DITE EPR

Est mis en construction l’aboutissement ultime de la filière REP, qui prend en compte tous les Retours d’Expérience des réacteurs 900 et 1300 MW : le Réacteur EPR, 1650 MW électriques. Il présente, entre autres particularités, la prise en compte des événements passés à TMI et Tchernobyl : la fusion du cœur avec un récupérateur de corium (résidus de fusion du cœur), sans dommage pour l’environnement par élimination du risque de percement de la dalle béton du réacteur. Autre innovation : les circuits de sauvegarde et de secours électriques diésels sont quadruplés et disposés dans des locaux indépendants. Ce réacteur est 1,5 fois plus grand qu’un réacteur 1300 MW.

Il coûte, certes, beaucoup plus cher, mais la sûreté n’a pas de prix : nous n’avons pas droit à un accident nucléaire en France, car il entraînerait la mort définitive du nucléaire.

Capdomi