Janvier 2010

FAITS ET CONCLUSIONS : LE VOTE SUISSE SUR LES MINARETS (I)

Le hourvari qu'a soulevé l’interdiction par le peuple suisse d’ajouter de nouveaux minarets aux quatre existants a empêché, jusqu’à présent, une analyse sereine et intellectuellement libre des enjeux et du signal que le résultat de la votation contient. Dans la présente lettre, nous aborderons les symptômes révélés par les réactions des médias, des associations, des Eglises, des intellectuels et des politiques, réservant à la prochaine Lettre mensuelle (février) l’examen de la manière dont les masses helvétiques – et européennes – accueillent la perspective d’une amplification de la présence musulmane en Europe, l’islam y étant d’ores et déjà la deuxième religion en importance numérique. La crainte exprimée est manifeste. Est-elle justifiée ? Quelle que soit la réponse, il paraît évident que les membres du système 1 n’en toléreront qu’une : celle favorable à l’islam, quoi qu’il arrive.

1. SIGNES ET SYMPTOMES

L’un des grands mérites de la votation du 29 novembre est de confirmer l’antinomie fondamentale entre un peuple qui, à une très large majorité, éprouve des sentiments et des appréhensions qu’il estime, à juste titre, légitime d’exprimer et des idéologues ayant atteint à un moment de leur évolution où ils ne tolèrent tout simplement plus l’expression populaire dès lors qu’elle contredit l’idéologie qu’ils soutiennent. Bien que ces derniers comprennent l’essentiel des classes politique (c’est-à-dire économique), médiatique, intellectuelle et militaire, ils ne représentent qu’une minorité. Mais il s’agit de la minorité oligarchique qui se fait seule entendre dans la mesure où elle monopolise espace public et espace privé, tout en en interdisant l’accès aux opinions qu’elle juge hétérodoxes. Cette minorité est l’héritière des classes autrefois hostiles au pouvoir arbitral, cependant que, comme elles, elle affiche son profond mépris du peuple. Empruntant au Duc de Maulévrier, dans la délicieuse pièce intitulée l’Habit vert de de Flers et Caillavet, la formule selon laquelle « la démocratie est le nom que l’on donne au peuple chaque fois que l’on a besoin de lui », on pourrait affirmer qu’à chaque fois que cette minorité obtient un vote conforme à ses objectifs, elle loue la sagacité populaire, mais lorsqu’un vote est y contraire, les épithètes les plus injurieuses s’abattent sur une attitude jugée populiste. Ce que la minorité oligarchique souhaite de toute évidence, c’est un peuple semblable aux parlements godillots : silencieux et votant comme on le lui prescrit.

Rien n’illustre plus clairement cette constatation que les réactions au vote qui, d’un bout à l’autre du spectre politique autorisé, se sont donné libre cours. Certaines, parmi les plus bruyantes, n’ont pas craint d’exprimer un point de vue en contradiction flagrante avec la réalité objectivement observable. Négligeant le message transmis par le biais des urnes, des voix tonitruantes ont flétri le « racisme », la « xénophobie », la « discrimination » de la part d’un peuple pourtant composé à plus de 22 % d’étrangers ou de citoyens d’origine étrangère. La Suisse, par ailleurs, est située dans la région du monde – l’Europe – la moins raciste, xénophobe et discriminatoire de la planète. Nulle part ailleurs ne seraient tolérées d’aussi puissantes minorités étrangères fortement allogènes que les deux millions et demi de Turcs en Allemagne (avec un parti agissant et des députés au Bundestag), les six millions de musulmans en France, les quatre cent mille en Suisse, les vingt millions dans l’Union européenne. Nulle part ailleurs les revendications de plus en plus rapprochées que ces minorités font valoir ne seraient acceptées comme elles le sont dans les pays européens. La situation des étrangers dans les pays musulmans ou en Asie, par exemple, témoigne de l’intransigeance - par ailleurs naturelle et logique - des populations locales vis-à-vis d’éventuelles atteintes à leur souveraineté, à leurs traditions et à leur identité. Alors que l’on réclame à grands cris davantage de mosquées et de minarets en Europe, on démolit des églises et persécute des chrétiens dans la province musulmane du Kosovo 2, en Turquie ou dans l’Irak occupé 3.

2. INGERENCES

Parmi les jugements proférés à l’encontre de la décision populaire, certains des plus virulents constituent une authentique ingérence étrangère dans la politique helvétique. Si les pays musulmans, en dehors de la Turquie, se sont exprimés de façon relativement modérée, se contentant de s’avouer « déçus », « préoccupés », victimes « d’islamophobie » ou de la politique du « bouc émissaire » (le Prince saoudien Talal Ibn Abdelaziz al Saoud allant, lui, jusqu’à louer un vote « démocratique » et à appeler le monde musulman à accepter la décision du peuple suisse, reconnaissant que ce dernier n’a pas de leçons à recevoir), il en va tout autrement des voix « autorisées » occidentales. Le liquidateur du Kosovo serbe, Bernard Kouchner, a feint la modération en déclarant qu’il était « un peu déçu », tout en manifestant à la télévision, par une gestuelle étudiée, le mépris que lui inspirait le peuple helvétique. Les médias européens ont flirté avec l’insulte, qualifiant l’électeur suisse « d’esprit borné », coupable « d’amalgames », de « régression mentale », sujet à la « peur totalement irraisonnée d’une islamisation sournoise de la société ». La presse helvétique a surenchéri : « haine des immigrés », « confusion entre islam et islamisme », « crainte sans rapport avec la véritable situation de l’islam en Suisse et en Europe », « populisme », etc. Les organisations internationales, pour leur part, ont fait valoir que le vote suisse était « clairement discriminatoire », violait la Constitution et le Pacte de l’ONU (haut- commissaire des droits de l’homme de l’ONU) et constituait une « restriction disproportionnée de la liberté de manifester sa religion » (rapporteuse spéciale de l’ONU sur les libertés de religion et de conviction). Jugement absurde puisque le droit de pratiquer l’islam ne se trouve ni abrogé ni même restreint par la décision du 29 novembre.

3. LE SENS SOUS L’IMAGE

Au-delà de ce que ces jugements peuvent avoir d’excessif, de fallacieux, d’orienté, mais également de conventionnel, l’important est l’idéologie sous-jacente qui en émerge. Elle est double. En premier lieu se dégage un refus d’analyser le contenu du vote exprimé par le peuple. La conseillère fédérale Calmy-Rey a justement perçu à la fois les craintes et les inquiétudes d’une majorité de la population face à un monde de plus en plus irréversiblement globalisé. Ce monde, le peuple suisse le sent effectivement hostile au bien commun, tout en ne saisissant pas la nature réelle et la complexité du pouvoir qui le structure. La réaction des citoyens, logique, est alors celle d’un repli sur ce qu’ils connaissent : la nation, les traditions historiques et culturelles, l’identité. Qu’un vote sur le même sujet aurait vraisemblablement abouti à un résultat identique dans toute l’Europe est le signe tangible que le fossé qui sépare les peuples de ceux qui sont censés les représenter n’a jamais été aussi large 4, de même qu’il est la manifestation du sentiment confus qu’éprouvent les citoyens suisses que les manœuvres liées à la mondialisation sont contraires à leurs intérêts. Le Guardian, l’un des rares journaux anglais à ne pas être détenu par le monde des affaires, a lui aussi vu juste en affirmant que le vote suisse était « un coup porté contre l’establishment politique », coup dont l’origine est à chercher dans ce que Le Monde – se voulant réprobateur - décrit comme une mise en question de la « présence de l’islam sur des terres chrétiennes ». Sans connaître grand-chose à l’islam, en effet, les peuples européens éprouvent à son endroit une défiance qu’il conviendrait de mettre à l’épreuve d’une véritable étude de la réalité musulmane plutôt que d’en décrier la manifestation.5

Parallèlement à la question de la nature de l’islam et à l’opportunité géopolitique de la considérer comme compatible avec les valeurs spécifiques de l’Europe, c’est le problème de la liberté des peuples à décider de leur destin qui est ici en jeu. Les réactions les plus symptomatiques, de ce point de vue, et en même temps les plus cohérentes si on les considère dans le cadre de l’analyse géopolitique globale que nous avons esquissée (cf. contextes géopolitiques), préfigurent l’escamotage définitif des ultimes résidus de pratique démocratique qui étaient encore, jusqu’au vote sur les minarets, l’apanage du peuple suisse.

Les réactions initiales ont été le fait d’adversaires du non déconcertés par le résultat du vote. Se rabattant sur un processus auquel ils recouraient pour se rassurer, ils déclarèrent la décision populaire irrecevable car contraire aux lois internationales 6. L’appel à la commission des droits de l’homme de l’ONU ou à la convention européenne des droits de l’homme confirme, d’une part, la disparition des souverainetés nationales européennes (les nations étant paralysées par des alliances et des traités contraignants,) d’autre part le fait que les différents organismes (non démocratiques) concernés ont bien pour mission d’enserrer les peuples dans un réseau décisionnel sur lequel ces derniers n’ont strictement aucune prise. Que les réactions dans ce sens aient procédé des partis politiques, des milieux économiques, des Eglises, des médias et des milieux juridiques trahit l’ampleur de la nébuleuse oligarchique mondiale (qui inclut les décideurs et leur domesticité). Si, comme se sont empressés de le prétendre certains, les articles 9 et 14 de la convention européenne des droits de l’homme suffisent à rendre caduque la décision du peuple suisse, la preuve est faite de la fin de la souveraineté nationale et de l’emprisonnement des nations dans un ensemble supranational nuisant à leurs intérêts propres. Les cris réclamant l’invalidation ou les objurgations visant à faire revoter les Suisses situent ceux qui les profèrent dans la droite ligne de l’Union européenne, construction anti-démocratique au service de la nébuleuse oligarchique globale.

Mais ce sont bel et bien les résidus démocratiques qui ont fait l’objet des attaques les plus acharnées. Ce qui a choqué les élites, a-t-on pu lire, est le fait que l’on puisse donner la parole au peuple, qu’il s’en saisisse et s’arroge le droit d’exprimer ce qu’il pense vraiment et d’exiger ce qu’il entend faire advenir. On retrouve là l’attitude des classes privilégiées françaises, au XVIIIe siècle, s’insurgeant de toute la puissance de leur égoïsme et du haut de leurs prérogatives contre la prétention du pouvoir arbitral d’œuvrer autant que faire se peut pour le bien commun. Cette dernière notion a aujourd'hui totalement disparu du paysage politique et la ressusciter constituerait, aux yeux des classes mondialisées, une hypothèse totalement irrecevable. En proclamant, comme l’a fait un journaliste, que le vote contre les minarets représente une « régression dans la construction d’une Suisse moderne », on nous donne à comprendre que ce sont les défenseurs d’une Suisse globalisée qui ont été blessés par la décision populaire. Comme celle-ci doit d’avoir pu s’exprimer à un résidu démocratique ayant prouvé son efficacité (initiative, référendum), seule la disparition de ce résidu, de ce « luxe démocratique » (sic), garantira à l’avenir que plus aucun obstacle n’interviendra sur la voie de la dislocation des nations européennes et de la multiculturisation de l’Europe.

Les exigences les plus révélatrices à cet égard ont eu trait à la modification du rôle du Tribunal fédéral, pour lequel est réclamé le pouvoir d’invalider les initiatives les plus gênantes, celles dont les thèmes, comme l’a affirmé Tobias Billström, le ministre suédois de la justice, « ne se prêtent pas à une votation populaire ». D’autres le rejoignent dans cette distinction significative entre thèmes suffisamment inoffensifs pour être abandonnés au vote populaire et thèmes potentiellement lourds car impliquant la possibilité d’infléchir la vision du monde d’un peuple, son identité, sa manière de vivre et de se concevoir ; en fait : sa nature même. Ce n’est donc pas un hasard si ont été cités en tant que thèmes irrecevables, outre le problème des minarets, celui de l’internement à vie des criminels les plus dangereux, l’expulsion des criminels étrangers ou les naturalisations par le peuple. Il s’agit effectivement d’ôter des mains du peuple toutes les armes avec lesquelles il pourrait se défendre et de faire obstacle à l’altération programmée de ce qu’il est et veut demeurer de par son évolution historique, morale et culturelle. Il s’agit même davantage : de le mettre en danger, physiquement et socialement, de le culpabiliser, de l’obliger à avoir honte de ce qu’il est.

La question qui surgit alors est : pourquoi ? Qu’est-ce qui se cache derrière cette volonté de démolition d’un peuple qui, comme d’ailleurs tous les peuples d’Europe aujourd’hui, est semblable à un organisme vivant que l’on prive peu à peu de ses anticorps ? Une chose est certaine : l’organisme en question finira par mourir de septicémie. Le projet global est bien là. L’explication aussi. Les prédateurs qui forment la nébuleuse oligarchique ne peuvent réussir qu’en installant partout le désordre. Parmi les facteurs amenant le désordre figure - outre le chômage, la dislocation de la famille traditionnelle, le métissage, les délocalisations industrielles, les conflits ethniques, les guerres, l’atmosphère générale de suspicion entretenue par la crainte du terrorisme et de peur entretenue par l’annonce de fausses pandémies – la libre circulation des personnes, d’où qu’elles proviennent. De la même manière que les autorités de l’UE sont parvenues à réduire à rien le pouvoir d’intervention des peuples dans la dynamique de globalisation dont elles servent les intérêts, il semble peu douteux que les autorités suisses réussiront à ne laisser au peuple helvétique que l’illusion de sa souveraineté. Toute initiative portant sur des thèmes cruciaux engageant l’existence, la nature et la souveraineté du pays sera désormais déclarée irrecevable. Le peuple pourra alors s’amuser à se prononcer sur la hauteur des clôtures des jardins résidentiels ou la couleur des tentes dressées lors des fêtes folkloriques.

1 • Cf. Contextes géopolitiques.

2 • La province, après un nettoyage ethnique qui a vu les Serbes chassés avec la bénédiction des forces de « protection » occidentales, a été reconnue, illégalement au regard du droit international, indépendante par les nations membres de la suprasociété globale (cf. contextes géopolitiques).

3 • Pendant que se déroulait la campagne sur les minarets, les autorités marocaines expulsaient - à bon escient si l’on considère leur intérêt national - un missionnaire évangéliste pour « réunion non déclarée et prosélytisme », lesquels ont « mis en danger les valeurs religieuses du royaume ».

4 • Il n’est pas innocent, d’ailleurs, que ce fossé soit farouchement nié par les porte-parole du monde officiel.

5 • Etude qui, comme annoncé en introduction, fera l’objet de la Lettre du Mois de février 2010.

6 • Lois allégrement contournées ou ignorées par les Etats-Unis et Israël sans que cela entraîne de longues campagnes d’indignation ou des sanctions de la part de la « communauté internationale » (c’est-à-dire la suprasociété globale).